Portrait/ Avocate sans regard, mais pas sans vision : Le combat de Brigitte Mensah

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Il y a des trajectoires que rien ne prédestinait à basculer. Et pourtant, lorsqu’elles vacillent, elles révèlent une force insoupçonnée. Celle de Maître Brigitte Aké Mensah épse Roger Gouria est de celles-là : une vie fracassée par l’épreuve, puis reconstruite avec une détermination presque irréelle. Avocate inscrite au barreau d’Abidjan depuis 1996, elle incarne d’abord la réussite classique d’une jeune femme brillante. Ancienne élève du lycée Sainte-Marie de Cocody, diplômée en droit, titulaire du Certificat d’aptitude à la profession d’avocat (Capa), elle entre dans la carrière avec passion. Le droit, pour elle, n’est pas un choix, mais une vocation. Puis survient l’impensable.

 

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Me Brigitte Mensah. (dr)
Me Brigitte Mensah. (dr)

En 2003, une méningite cérébrale mal diagnostiquée bouleverse tout. Le corps lâche, la mémoire s’efface, les repères disparaissent. « Je ne savais plus qui j’étais, ni où j’étais », raconte-t-elle. Le coma, les longues semaines d’hospitalisation, la paralysie… et enfin, ce verdict brutal : elle ne verra plus. Dans ce basculement, il y a la douleur, les pleurs, l’abandon qui guette. « On se dit que tout est fini. » Elle qui défendait les autres devient patiente, dépendante, vulnérable. Une chute vertigineuse.

Mais au cœur de cette nuit, quelque chose résiste. Une voix intérieure. Une force intime. Presque mystique. « Lève-toi. Le combat n’est pas terminé. » Cette injonction devient un cap. Mieux encore, une mission. Celle de continuer à défendre, mais aussi de porter la voix de ceux que l’on n’entend pas : les personnes en situation de handicap. Alors elle recommence. Sans la vue, sans le braille, sans filet. Elle réapprend son métier autrement. Le cerveau devient mémoire vive, archive, outil stratégique. Elle écoute, retient, structure, restitue. Chaque dossier est un défi. Chaque audience, une conquête. Sa première plaidoirie après la cécité est un moment suspendu. Une audience pénale, choisie pour se tester. Dans la salle, les regards sont hésitants. Mais lorsqu’elle prend la parole, le doute s’efface. Les magistrats l’écoutent, les confrères observent. Elle est à sa place. Pleinement. Et elle ne la quittera plus.

Au fil des années, elle transforme l’épreuve en engagement. Aux côtés de son époux, lui aussi non-voyant, et d’ailleurs, le tout premier bachelier aveugle de Côte d’Ivoire, également Directeur Général d’une Entreprise de production et d’évènementiels de sensibilisation à caractère social et solidaire, elle cofonde le Mouvement ivoirien des citoyens handicapés. Une organisation née d’un constat simple mais puissant : sans droits effectifs, il n’y a pas de citoyenneté. Son combat devient collectif. Elle milite pour l’accès au vote des personnes handicapées, interpelle les institutions, contribue à l’intégration de la question du handicap dans la Constitution ivoirienne. Elle plaide, sensibilise, structure. En 2021, cet engagement est récompensé par le Prix national des organisations actives de la société civile, décerné par le Conseil National des Droits de l’Homme de Côte d’Ivoire. Mais au-delà des distinctions, c’est une philosophie de vie qu’elle impose. Refuser la pitié. Revendiquer la dignité et l’égalité dans la différence « Je ne veux pas qu’on s’apitoie sur moi. Je veux qu’on m’accompagne. » Dans ses mots, il n’y a ni plainte ni résignation. Seulement une exigence : celle d’être reconnue comme actrice à part entière de la société et non entièrement à part. Dans son quotidien, elle puise sa force dans les autres. Dans ces femmes invisibles, ces hommes oubliés, ces vies fragiles qui n’ont ni voix ni défense. « Je n’ai pas le droit d’abandonner », dit-elle. Mère, épouse, avocate, militante… elle avance avec une énergie contagieuse, portée par une conviction profonde : elle est investie d’une mission. Défendre le droit, oui. Mais surtout ouvrir des chemins. Et lorsqu’on lui demande ce que le handicap a fait d’elle, sa réponse est limpide : « Une force. » Parce que certaines lumières ne passent pas par les yeux. Elles naissent du courage. Et éclairent bien au-delà

SOURCE : Fratmat
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