Portrait/Agnimel Jean-Honorat Yed (instituteur) : Un bras tonique pour l’école pour tous

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Dans le landerneau éducatif de Divo où il est en fonction depuis 2017, il s’est taillé la réputation de bâtisseur et se présente comme un espoir pour une éducation juste et de qualité. Il ne se contente pas d’enseigner, il change des destins.
A 36 ans, Yed semble en avoir 10 de plus. Front soucieux, mâchoire serrée, sillons autour de la bouche, son visage est creusé par le poids des responsabilités qu’il n’a jamais fuies. Il trahit surtout une volonté de fer de ce jeune enseignant, qui aime les défis mais bien plus, les résultats.

Ce jour-là, il a quelque chose d’un paladin. Il parle peu, mais attire tous les regards. Dans la foule où s’insinue sa silhouette menue, ses mouvements sont scrutés. Tous l’admirent comme un preux. C’est le héros du jour. Bien que sobrement vêtu comme à son habitude, et malgré un charisme discret, Yed domine l’espace.

Poignées de mains par-ci, selfies par-là, petites tapes amicales, tout le monde est sympa avec lui. Comme pour lui témoigner une gratitude collective. Au milieu de sa tronche en forme de cœur, ses yeux félins étincellent de fierté. Et son regard intense, qui balaie la flopée, révèle le sentiment du devoir accompli. L’attention qu’on lui porte tend à la vénération : Yed est perçu comme un faiseur de miracle, celui qui a changé le destin de toute une communauté.

« On n’aurait jamais eu cette école sans lui ! », assévère Koffi N’Guessan, le chef de N’Guessan Kouassikro. Eh oui, le bâtiment de trois classes qui va être inauguré porte l’empreinte d’Agnimel Jean-Honorat Yed. C’est lui qui a conçu et porté le projet de bout en bout. Et tout le monde le sait dans le village. Cette bourgade non éclairée est située à la lisière de la luxuriante forêt classée de Mopri, dans la sous-préfecture d’Ogoudou, à une cinquantaine de kilomètres du centre-ville de Divo. Ici, l’on soupirait de désir d’avoir une école.

En effet, en trois décennies d’existence, l’Epp N’Guessan Kouassikro avait conservé son état précaire initial : un apatam couvert de pailles aménagé en quatre compartiments faisant office de salles de classe. Aucun logement de maîtres ni de toilettes. Irréguliers et couteux pour les paysans, les cours étaient assurés par des particuliers. « On ne peut pas dire qu’on avait une école. Elle n’existait que de nom. C’est maintenant qu’on en a une, grâce à notre champion. Gloire à Dieu ! », exulte un parent d’élève.

Ce matin brumeux du 12 avril 2024 restera donc gravé dans la mémoire des populations de N’Guessan Kouassikro. Personne n’a voulu se faire conter l’événement. Hommes, femmes, jeunes, enfants, dès le lever du jour, prennent d’assaut la cour de l’école. De puissantes baffes alimentées par un groupe électrogène, depuis l’enceinte de l’établissement, diffusent des décibels festifs. C’est la fête au village ! Quelque temps après, arrivent les autorités éducatives, administratives, politiques, coutumières et religieuses.

Artisan du développement participatif

Et quand vient l’heure des discours, Yed est installé au premier banc. À ses côtés, les officiels et les bailleurs du projet. À tour de rôle, ils prononcent des discours. Aucune prise de parole n’omet de faire mention de Yed. Tous soulignent son courage, sa persévérance, mais surtout sa vision qui vient de se concrétiser. Puis, vient son tour de parole. Son mètre 75 lui permet d’être visible par tous depuis l’estrade. De sa voix fluette, il explicite les tenants et les aboutissants de sa motivation.

En effet, pour devenir ce héros qu’il est pour N’Guessan Kouassikro, Yed a dû jouer le rôle d’héraut. Dès son affectation, en 2018, à l’Epp N’Guessan Kouassikro en tant que tout premier instituteur de l’Etat et directeur, il prend son bâton de pèlerin et se fait le porte-voix du village auprès des décideurs et des bonnes volontés. Il leur partage l’un des vœux les plus chers à cette communauté rurale à savoir la construction d’une école digne de ce nom.

 

Jean-Honorat Yed (au premier plan) lors de l’inauguration du bâtiment des trois classes offert par la Fondation Atef Omaïs (Ph: Dr)
Jean-Honorat Yed (au premier plan) lors de l’inauguration du bâtiment des trois classes offert par la Fondation Atef Omaïs (Ph: Dr)

Il monte le projet, obtient l’adhésion du village et organise son temps mais aussi ses économies afin d’allier les impératifs de sa fonction avec les nombreuses courses à Divo et Abidjan en quête de partenaires. Après des années de recherche, son opiniâtreté réussit à incliner le cœur d’une fondation qui donne, en 2022, une suite favorable à son plaidoyer. Elle s’engage à financer la construction d’un bâtiment de trois classes.

Le Conseil régional du Loh Djiboua se joint au projet. Et le village offre le terrain ainsi que la main-d’œuvre d’assistance. Un projet de type participatif est né. Avec un auteur : Yed. « J’ai mis beaucoup d’énergie dans ce projet : des nuits blanches, de longues discussions avec les populations afin de les convaincre de m’accompagner et mes petites économies de stagiaire (rires). Mais, aujourd’hui, je suis le plus heureux en voyant les réalisations », se réjouit-il.

Quelques mois plus tard, un autre bâtiment de six classes, cette fois financé par une institution bancaire, est inauguré. Puis, dans la foulée, un dernier bloc de trois classes offert par une autre fondation vient compléter le total des salles de classe à 12. Deux bureaux des directeurs ainsi qu’un bloc de 12 toilettes et un magasin sont aussi construits. Et, cerise sur le gâteau, le financement pour la construction des logements des maitres est acquis et les travaux ont débuté. D’une école de fortune, l’Epp N’Guessan Kouassikro, aujourd’hui, fait partie des écoles les plus enviées de l’Iep d’Ogoudou.

C’est là que Yed nous reçoit environ deux ans plus tard. Les échanges ont lieu dans une salle de classe. Il adore ce décor dans lequel se fond son teint bronzé. « Je fais corps avec la salle de classe. Elle m’inspire », dit-il. De nos échanges, nous en apprenons sur l’homme. En effet, alors que la tendance au niveau des nouveaux fonctionnaires est à la ruée vers la ville, Yed, quoiqu’ayant toujours vécu en ville, se sent bien en campagne.

Rencontre du 3type : le déclic

Pour lui, le lieu n’a aucune importance, tant qu’il a la possibilité de faire ce qu’il aime : transmettre le savoir. « C’est l’essence et le sens de ma vie », résume-t-il. Peu importe qu’il soit en ville ou dans le hameau le plus reculé et incommode, « le plus important est de contribuer à la construction intellectuelle des enfants ». Un détachement matériel qui renseigne à l’envi sur le rapport sain qu’il a au travail.

Un an avant son affectation à N’Guessan Kouassikro, il était à l’Epp Souanga Yaokro, toujours dans l’Iep d’Ogoudou, où il fait son stage pendant l’année scolaire 2017-2018. C’est là qu’il découvre pour la première fois une école en apatam. Devant ce cadre précaire, son cœur se fend. Et là, naît une vocation : venir au secours des écoles en souffrance.

« A la fin de l’année scolaire, j’avais le choix de demander une réaffectation ou de rester à Ogoudou. Mais, j’ai expressément demandé à rester. J’ai aussi souhaité qu’on m’affecte dans le village le plus reculé, où il n’y a pas d’école, afin d’en construire une. Et c’est ce qui a été fait », raconte-t-il.

Comme dans la plupart des grands destins, le début était tumultueux, avec une profonde résistance dans son cœur. « J’ai remué ciel et terre pour qu’on m’affecte à Abidjan après ma formation (rires). Je voulais rester en ville. Mais Dieu avait déjà tracé ma mission de vie et je crois que c’est la plus noble des missions », confie-t-il.

Pendant ses démarches pour la construction de l’Epp N’Guessan Kouassikro, Yed a actionné avec succès un plaidoyer pour que sa première école ait quelques équipements comme l’eau potable et des salles de classe. Et là encore, ce fut un succès. Ces équipements ont été inaugurés en juillet 2025.

Fruit d’un long conditionnement

Cet engagement social de Yed est le résultat d’un long conditionnement remontant à l’enfance. Son défunt père, lui aussi instituteur et directeur d’école, l’a beaucoup influencé. « Quand j’étais petit, je voyais mon père nettoyer régulièrement et de manière bénévole un dépôt ordures dans le quartier. C’est un cliché qui m’est resté : se mettre au service de la communauté sans rien attendre de qui que ce soit. J’aurais tant aimé que ma mère et lui soient encore en vie pour voir ce que je réalise aujourd’hui », soupire-t-il.

Né le 14 septembre 1989, Yed est le 4e d’une fratrie de six enfants. Ses défunts parents, tous deux originaires de Dabou, s’étaient installés à Erymakouguié, un village du département d’Agboville, où son père était directeur d’école. C’est là que Yed fait ses premières classes du primaire après sa naissance au centre-ville d’Agboville.

A la maison, du fait certainement du métier de son père et de la foi évangélique du couple Yed, la rigueur n’était pas une option. Taciturne et bon lecteur, Yed Honorat préférait s’exprimer au travers de ses notes en classe. Il en avait les meilleures au point qu’on a dû le faire sauter des classes avant qu’il ne vienne à Abidjan pour le secondaire et le supérieur.

Il dit vouloir changer le narratif sur les enseignants en Côte d’Ivoire : « Je voudrais contribuer à donner un autre visage de l’enseignant ivoirien, celui-là qui se bat, règle les problèmes, est dévoué et agit de façon bénévole pour des causes nobles ».

Depuis bientôt deux ans, il suit à distance un cursus de master en business et communication digitale sur le thème : « Un plaidoyer digital pour des projets de développement dans la région du Loh-Djiboua ». On l’aura compris, son ambition est de professionnaliser ce qu’il a réussi à faire de manière bénévole à N’Guessan Kouassikro et passer à une plus grande échelle.

 

 

SOURCE : Fratmat

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