Me Brigitte Aké Mensah épse Roger Gouria, avocate au barreau de Côte d’Ivoire, non-voyante: « Mon handicap, une force. Je l’assume pleinement » (Interview)
(Silence) Ce fut un choc ! Du jour au lendemain, on passe de défenseur à patiente. Après le coma, j’avais perdu la mémoire, la notion des lieux… J’ai même touché au handicap psychique. Il y a eu beaucoup de douleur, de désarroi. On se dit que tout est fini. Après le coma provoqué par une méningite cérébrale en 2003, j’ai perdu la mémoire, je ne savais plus qui j’étais ni où j’étais. Oui, j’ai touché au handicap psychique. Passer de défenseur à patiente est un véritable choc. Du jour au lendemain, vous êtes active, vous travaillez, et soudain vous êtes alitée. On pense d’abord à une maladie banale, mais le temps qu’on comprenne, le mal a déjà atteint un stade critique. C’est beaucoup de douleur, de pleurs, de désarroi. On se demande comment rebondir et on a l’impression que tout est fini. Depuis 2005, je suis non- voyante.
Y a-t-il eu un moment précis où vous avez décidé que votre handicap ne mettrait pas fin à votre carrière ?

Oui. Je suis convaincue que je suis née pour être avocate. C’est ma passion depuis l’enfance. Une voix intérieure m’a parlé pendant cette période difficile. Elle m’a dit de me lever, que le combat n’était pas terminé. Cette voix m’a même donné une nouvelle mission : non seulement défendre le droit, mais aussi être la porte-parole des personnes en situation de handicap.
Vous avez bénéficié d’une formation aux États-Unis. Comment cela a-t-il été possible ?
C’est cette même force intérieure, que j’appelle le divin, qui m’a guidée. En 2009, j’ai bénéficié d’une bourse pour aller étudier le droit des personnes handicapées aux Etats-Unis. J’ai intégré un programme de leadership destiné à des professionnels de pays en développement. Là-bas, j’ai découvert le droit des personnes handicapées et j’ai poursuivi une spécialisation à american University Washington College of Law. L’american University Washington College of Law (Auwcl) s’engage à l’inclusion, offrant des aménagements conformes à l’Ada (Americans with Disabilities Act), garantissant l’accessibilité et l’égalité des chances dans l’éducation pour les étudiants handicapés. L’institution propose des programmes juridiques diversifiés, y compris des options en ligne, et se concentre sur l’accès à la justice et la formation professionnelle. J’ai appris le droit des personnes en situation de handicap. J’ai appris le droit international. J’ai fait plusieurs spécialisations. Cela m’a permis de comprendre comment adapter ces pratiques à la Côte d’Ivoire, mon pays d’origine.
Comment s’est déroulé votre retour au barreau de Côte d’Ivoire ? Avez-vous rencontré de la résistance ?
Pas du tout ! Avant même de partir aux États-Unis, j’ai repris le travail. Un matin, je me suis dis : « Je suis en vie. J’ai mes jambes pour marcher, sauf mes yeux que je n’ai plus. Je peux travailler ». J’ai sollicité le bâtonnier qui m’a simplement demandé si je me sentais capable. J’ai répondu oui et j’ai été accompagnée.
Qu’est-ce qui a été le plus difficile à réapprendre ?
Plaider sans support visuel. Réapprendre la façon d’instruire les dossiers. Je ne lis pas le braille, donc mon cerveau a pris le relais. Il enregistre, il restitue. Il a fallu réapprendre à construire un dossier et à plaider autrement.
Vous souvenez-vous de votre première audience après votre cécité ?
Oui, une audience pénale à la salle des pas perdus au tribunal du Plateau. Je voulais me tester et ma capacité à gérer un dossier. Tout s’est bien passé. Les magistrats étaient au départ hésitants, mais ils m’ont traitée comme un avocat normal. J’en garde un excellent souvenir. Je ne me souviens plus de la date. La méningite m’a fatiguée la mémoire. (Rires)
Avez-vous été confrontée à des discriminations dans votre métier ?
Non pas de la part des confrères. Personne ne veut utiliser ma cécité. Au contraire, ils me soutiennent beaucoup. Avec les clients, c’est variable : certains hésitent, d’autres viennent justement parce qu’ils savent que je suis non-voyante.
Comment vos clients réagissent-ils face à votre handicap ? Est-ce que cela crée un lien de confiance particulier ? Avez-vous une anecdote sur un client qui, après avoir douté, a été conquis par la force de votre plaidoirie ?
Ça c’est une autre affaire. Tantôt, c’est bien. Tantôt, ça se passe mal. On me met en contact avec des structures. Je vais à des rendez-vous pour exposer sur les dossiers. C’est en ce moment que les clients réalisent que je suis non-voyante. Après les échanges, les clients disent : « Maître, on va vous rappeler. On ne me rappelle plus. Je ne suis pas naïve. Je sais que c’est le handicap qui fait barrière. Ce n’est pas un problème. Peu importe les obstacles. Au contraire, les obstacles vous poussent à vous surpasser. Par contre, il y a des clients qui sont sensibles à ma situation de handicap. De plus en plus, les gens ont accepté la situation d’avoir un avocat en situation de handicap.
Quelles sont vos principales victoires dans ce combat ?
Nous avons contribué à améliorer l’accès au vote des personnes handicapées, à faire intégrer le handicap dans la Constitution et à faire évoluer les textes. Le Mich, notre organisation, a aussi obtenu le prix national des organisations actives de la société civile, décerné par le Conseil national des droits de l’homme de Côte d’Ivoire, en 2021.
Comment votre famille a-t-elle vécu cette épreuve ?
Ce fut difficile au départ, la tristesse, mais elle m’a suivie dans ma détermination. Mon époux, lui-même non-voyant, est un modèle de courage. Il vit en France. Il fait partie de l’association des handicapés démocrates.
Avec le recul, considérez-vous votre handicap comme une faiblesse ou une force ?
Une force. Je l’assume pleinement. Je ne veux pas qu’on s’apitoie sur moi, mais qu’on m’accompagne. Je veux qu’on accompagne toutes les personnes en situation de handicap.
Comment entretenez-vous votre force mentale ?
Par le sens du devoir et par la prière. Je pense à toutes ces personnes handicapées qui n’ont personne pour les défendre. Je n’ai pas le droit d’abandonner. Il faut être un modèle pour les autres. Quand on est privilégié, on ne doit pas rester dans sa situation tout seul, profiter tout seul. Non, il faut dire qu’on a une responsabilité envers tous ceux qui sont derrière nous.
Si vous deviez vous définir en un mot ?
Une femme de mission. J’ai une mission envers mes clients et envers les personnes en situation de handicap. Je peux profiter de ma situation d’avocate et de personne en situation de handicap pour défendre les autres.
Vous êtes engagée dans la défense des personnes handicapées. Quel a été le déclic ?
Le déclic est venu de cette voix intérieure. J’ai réalisé que les personnes handicapées n’avaient pas de véritable citoyenneté. Avec mon époux lui-même en situation de handicap visuel, nous avons créé le Mouvement ivoirien des citoyens handicapés (Mich) pour défendre leurs droits et pleine citoyenneté.
Quel message adressez-vous aux jeunes filles en situation de handicap ?
Je leur dis de ne pas baisser les bras. Elles doivent oser et s’engager dans tous les domaines. Elles doivent intégrer tous les corps de métier. Elles doivent faire comme maitre Mensah.
Quelles réformes proposez-vous pour améliorer la condition des personnes handicapées ?
Il faut d’abord des données fiables et une carte d’invalidité pour mieux identifier les besoins. Cela permettra des politiques plus efficaces et une meilleure prise en charge. Les droits existent, mais les personnes ne les connaissent pas. Il faut aller vers elles, les former, et aussi former les acteurs de la justice pour une meilleure prise en compte du handicap.
SOURCE : Fratmat