Conquête coloniale du Baoulé: un éclairage scientifique entre mémoire, violences et réalités historiques
Abidjan, 27 avr 2026 (AIP)- La conquête coloniale du pays baoulé (1891-1911), souvent évoquée dans les débats contemporains sur la mémoire historique en Côte d’Ivoire, fait l’objet d’une mise au point scientifique de l’anthropologue Fabio Viti, professeur à Aix-Marseille Université, qui appelle à distinguer les faits établis des interprétations approximatives.
Selon le chercheur, la résistance des populations baoulé à la pénétration coloniale française s’est étendue sur près de deux décennies, de 1891 à 1911, avec des affrontements intermittents, des actions de guérilla et des épisodes de répression.
Ces conflits ont été caractérisés par des violences importantes de part et d’autre. Du côté des troupes coloniales, composées en grande partie de tirailleurs venus de diverses régions d’Afrique occidentale, les exactions incluaient massacres, déportations, destructions de villages et exécutions sommaires. Les populations civiles ont également été touchées par des représailles et des châtiments collectifs.
Les combattants baoulé, pour leur part, ont mené une guerre conforme aux pratiques militaires de l’époque, incluant embuscades et attaques ciblées, notamment contre des acteurs considérés comme alliés de l’administration coloniale.
Pour Fabio Viti, l’issue du conflit s’explique moins par un manque de courage que par un déséquilibre structurel. Les troupes coloniales disposaient d’un avantage militaire décisif, notamment en armement et en organisation tactique.
Toutefois, il souligne que la défaite des Baoulé est avant tout d’ordre politique. Les divisions internes entre groupes, ainsi que certaines alliances ponctuelles avec les forces coloniales, ont fragilisé la résistance face à un adversaire mieux structuré.
Face à certaines interprétations contemporaines qualifiant ces événements de « génocide », l’anthropologue réfute fermement cette lecture. Il rappelle que cette notion implique une intention d’extermination d’un groupe, telle que définie par le droit international.
Or, selon lui, l’objectif de l’entreprise coloniale était davantage la domination et l’exploitation des populations que leur destruction systématique. Il estime ainsi que cette qualification ne correspond ni aux intentions ni aux réalités historiques documentées.
L’évaluation du bilan humain demeure complexe. Si les archives coloniales fournissent des données précises concernant les pertes des troupes françaises, celles relatives aux populations baoulé restent fragmentaires.
Un cas documenté, celui de la bataille de Salékro en 1911, illustre toutefois la disproportion des pertes, avec plusieurs centaines de morts côté baoulé contre quelques pertes dans les rangs coloniaux.
Enfin, Fabio Viti souligne que la mémoire de cette période reste difficile à construire de manière consensuelle, en raison des divisions internes et du caractère douloureux de la défaite.
Il invite à s’appuyer sur les archives disponibles, notamment celles conservées aux Archives nationales de Côte d’Ivoire, ainsi que sur les travaux universitaires, pour nourrir une compréhension rigoureuse de cette page de l’histoire.
Cette contribution s’inscrit dans une démarche de clarification historique, à l’heure où les débats sur la mémoire coloniale suscitent un regain d’intérêt dans l’espace public ivoirien et africain.
(AIP)