Lutte contre la désinformation/Moïse Mounkoro et Emmanuelle Kacou: « Nous militons pour que l’éducation aux médias soit intégrée dans les programmes scolaires »

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Dans le cadre de la lutte contre le désordre informationnel, plusieurs projets sont entrepris ici et là. Parmi ceux-ci, le projet Zero Infox mis en œuvre par Wikimédia et Tama Media, à l’intention des 15-18 ans. Au cours d’un entretien qu’ils nous ont accordé, les responsables de ces structures éclairent l’opinion sur les enjeux de ce projet soutenu par l’Organisation internationale de la Francophonie. Entretien à trois.
En dehors des auditeurs de vos émissions sur vos différents supports, une importante frange de la population vous connaît très peu. Voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Emmanuelle Kacou

Je suis Emmanuelle Tegbo Kacou, directrice de Wikimédia Côte d’Ivoire, une organisation de la société civile ivoirienne affiliée à la Wikimédia Fondation et qui œuvre dans deux domaines principaux, notamment la promotion de la connaissance ouverte, à travers la collecte de la production de contenus sur les projets Wikimédia dont le projet phare est l’Encyclopédie en ligne Wikipédia. Et le deuxième domaine de Wikimédia, c’est la promotion des initiatives pour l’intégrité de l’information à travers la sensibilisation des jeunes. Je suis engagée depuis plusieurs années dans la formation des jeunes sur le numérique, afin de pouvoir apporter un esprit critique et surtout inciter les populations, les communautés, à la vérification systématique des informations qu’elles reçoivent sur leurs téléphones, à travers les réseaux sociaux, dans les journaux, à la télé, à la radio, etc.

Moïse Mounkoro

Je suis Moïse Mounkoro, journaliste à TV5Monde essentiellement, où je suis l’un des rédacteurs en chef du Journal Afrique. Je m’occupe des journaux du week-end, donc de vendredi à dimanche ; c’est mon activité principale. Et depuis quelques années, j’ai aidé à la création de Tama Media, qui est un média en ligne de reportage et d’analyse sur l’Afrique. Ce média fait aussi du fact-checking avec plusieurs journalistes basés dans différents pays. Dans le cadre de ce média, nous avons mené plusieurs projets dont la création d’Akili, la première application IA dédiée à la lutte contre la désinformation en Afrique francophone. Le principe est simple, c’est une sorte de chatGPT qui permet à n’importe qui de fact-checker des informations en demandant à un chatbot qui lui répond, comme si c’était un échange avec un humain. Quand le chatbot n’est pas en mesure de répondre, un humain peut intervenir. Cette application est disponible sur WhatsApp. Dans le cadre de ce projet de lutte contre le désordre informationnel, nous avons soumissionné à un appel à projets de l’Oif avec Wikipédia, et nous avons été admis avec notre projet baptisé Zéro Infox ; il est exclusivement dédié aux 15-18 ans. Cela fait des mois que nous travaillons sur ce projet en Côte d’Ivoire et au Sénégal.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le projet Zéro Infox dont vous êtes les initiateurs ?

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Emmanuelle Kacou

Infox est un jeu de mots. Nous avons fait une jonction entre information et intoxication, pour donner infox. Ce jeu de mots pour souligner qu’aujourd’hui beaucoup d’informations qui circulent sont manipulées pour induire les consommateurs en erreur et les amener à réagir comme le veulent leurs promoteurs. Au lieu donc de contribuer à consolider les liens sociaux, politiques et aider à bâtir des sociétés démocratiques, elles peuvent s’avérer toxiques et fragiliser la cohésion sociale, saper les fondements de nos démocraties. Ce que nous essayons donc de mettre en avant avec le projet Zéro Infox, c’est d’inculquer une culture du fact-checking aux adolescents. C’est-à-dire amener le jeune compris entre 15 et 18 ans à avoir le réflexe de se poser la question, dès qu’il a envie de partager une information, ou dans un contexte où il est amené à partager une information : « est-ce que cette information est vérifiée ? » ; « comment je peux la vérifier ? ». En d’autres termes, nous voulons inculquer aux jeunes que toute information, avant qu’elle soit partagée, nécessite une vérification.

Pourquoi avoir choisi cette tranche d’âge exclusivement ?

Moïse Mounkoro

Personnellement, cela fait quelques années que je travaille sur les questions de désinformation. Je parlais tantôt d’Akili, qui cible des gens assez bien instruits. Et un autre projet qu’on avait fait avec Tama Média qui ciblait la masse non suffisamment instruite, notamment les personnes qui ne savent pas forcément lire et écrire. Dans ce cadre, on avait fait des formats, tels les podcasts, en wolof, bambara à l’intention de cette frange. Par ailleurs, dans chaque pays, on trouve toujours une cellule de fact-checking comme Ivoire check, Burkina Check ou encore Séné Check. Mais j’avais le sentiment que jusque-là, il n’y avait pas de programme spécifique aux 15-18 ans. Généralement, les projets dans lesquels j’essaie de m’investir, c’est vraiment chaque fois d’aller chercher une cible qui n’a pas encore été touchée. Et donc la cible qui est importante pour moi, ce sont les gens qui ne s’expriment pas en français, qui ne s’expriment pas anglais, mais qui sont au cœur de la désinformation. Tous ces hommes et ces femmes qui reçoivent les informations sur WhatsApp, mais qui n’ont pas les moyens de les vérifier. Cette cible adressée, nous avons décidé de nous attaquer aux 15-18 ans parce qu’ils sont l’avenir. Nous pensons que les 15-18 ans sont au cœur de l’évolution des réseaux sociaux. C’est la tranche d’âge la plus active sur les réseaux sociaux. Nous avons le sentiment qu’il n’y a pas de projet proposé pour lutter contre la désinformation auprès de cette cible-là. C’est pourquoi, à travers le projet Zéro Infox, nous organisons des programmes d’éducation aux médias, où nous leur donnons les astuces pour lutter contre la désinformation. Dans la pratique, nous animons essentiellement des ateliers d’éducation aux médias dans les lycées et collèges, pour sensibiliser les jeunes à la désinformation et à ses ravages sur les réseaux sociaux.

Quel est intérêt pour cette tranche d’âge de s’inscrire dans ce projet ?

Moïse Mounkoro

C’est un droit à l’éducation, le droit au savoir. Pour moi, vérifier une information pour savoir si elle est vraie ou pas fait partie intégralement du droit au l’éducation. C’est pourquoi, nous militons pour que l’éducation aux médias et la lutte contre la désinformation soient intégrées dans les programmes scolaires. Cela ne devrait même pas être optionnel. Cela devrait être intégré dans les cursus pour sensibiliser les jeunes assez tôt à la désinformation. La désinformation peut avoir un impact grave sur nos sociétés ; elle peut provoquer des manifestations aux conséquences imprévisibles. Elle peut même provoquer des drames, amener à tuer quelqu’un, par exemple.

Emmanuel Kacou

Je voudrais ajouter que cette cible passe souvent inaperçue dans les programmes de lutte contre la désinformation, alors que ce sont les décideurs de demain ; ils sont amenés à devenir des dirigeants, des ministres, des ingénieurs, des journalistes, ou simplement des citoyens ordinaires. Et si ces décideurs-là sont formés dans un moule où ils acquièrent l’esprit critique, on est sûr que les décisions qu’ils vont prendre et qui vont définir le futur de nos pays seront des décisions éclairées et profitables au plus grand nombre. Premier élément. Deuxième élément, on ne mesure pas forcément l’impact de la désinformation sur les plus jeunes. On a l’impression que ce sont que les adultes seulement qui sont concernés par le phénomène. Alors que les adolescents sont bel et bien touchés par le phénomène. Ils entendent, ils participent, ils relaient. Du coup, il est important que ces jeunes-là soient imprégnés des dangers de la désinformation et qu’ils soient formés.

Le taux d’analphabétisme en Côte d’Ivoire est estimé à 47%. Il reste encore élevé, alors que le taux de pénétration de la téléphonie mobile dépasse les 160%. Avez-vous un projet de formation dans les principales langues nationales, comme vous l’avez fait au Sénégal ou au Mali, où vous avez formé les masses sur l’EMI, afin de faire de cette masse un frein à la propagation des fake news ?

Moïse Mounkoro

C’est une bonne question. Je vais laisser la latitude à Emmanuelle de répondre. En attendant, je rappelle que dans le projet Zéro Infox, effectivement, il était prévu, pas forcément de faire les formations dans les langues locales, mais de produire des contenus avec les jeunes dans les langues locales, pour que ces contenus puissent toucher le maximum de gens.

Emmanuel Kacou

Oui, effectivement. Dans le projet, nous formons, nous sensibilisons, mais en plus, nous menons des ateliers de co-création avec les jeunes. L’idée, c’est que les jeunes, les ados, parlent à d’autres ados. Ainsi, le message passera plus facilement. Et dans les ateliers de formation que nous faisons pour les créations de vidéos, il y a un pan atelier uniquement en langue, de sorte qu’en plus du français, ces adolescents puissent aussi s’adresser à d’autres adolescents en dioula, en baoulé et en bété. Donc, ce sont les prochaines étapes de notre programme. On ne formera pas, mais les jeunes seront amenés à donner des messages à d’autres jeunes, dans d’autres langues que le français.

Quelle est l’échéance des ateliers de renforcement des capacités que vous avez choisis, dans le sens d’aider la jeunesse ? Les journalistes ivoiriens pourraient-ils bénéficier aussi de ces renforcements des capacités ?

Emmanuel Kacou

La première chose, c’est que Wikimédia Côte d’Ivoire, qui est en collaboration avec Tama Média sur ce projet, organise des ateliers de renforcement des compétences, que ce soit en termes de formation, d’intégrité de l’information, ou même de production de contenu sur les projets Wikimédia. Hormis cela, ce projet Zéro Infox particulièrement s’étend sur une période. Nous l’avons lancé novembre 2025 et il s’étend jusqu’à août-septembre 2026. Mais au-delà de ce projet, nous, en tant que Wikimédia Côte d’Ivoire, nous déployons d’autres projets de formation. A titre d’exemple, pendant les élections en 2025, nous avons lancé une formation à l’endroit des journalistes. C’était sur la vérification de l’information en période électorale avec Côte d’Ivoire-Afrique. Il y a donc d’autres formations que nous donnons, en dehors du projet Zéro Infox.

Moïse Mounkoro

Je précise que ce projet est initié avec le soutien de l’Oif, et s’étend sur une année. Nous espérons que d’autres bailleurs nous permettront de proroger ce projet.

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