Côte d’Ivoire-AIP / Dans le Cavally, le riz ouvre aux femmes le chemin de l’autonomie économique (Reportage)

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Guiglo, 9 juil 2026 (AIP) – Le jour se lève à peine sur les plaines humides qui bordent Guiglo. Dans la fraîcheur matinale, des femmes avancent en file dans les parcelles arrivées à maturité. Dans les bas-fonds verdoyants du Cavally, les chants des récolteuses accompagnent le bruit régulier des faucilles qui tranchent les épis dorés.

Pour beaucoup d’entre elles, le riz représente désormais bien plus qu’une simple culture vivrière, mais une source de revenus, un moyen de soutenir leurs familles et un instrument d’émancipation économique.

Portée par l’organisation des productrices, l’accompagnement technique et les ambitions de développement agricole de la région, la riziculture s’impose progressivement comme un levier de transformation sociale pour les femmes du Cavally, tout en contribuant à l’objectif national de souveraineté alimentaire.

Sous le soleil de Guiglo et des localités environnantes, des dizaines de femmes s’activent dans les rizières, déterminées à récolter le fruit de plusieurs mois de travail. Leurs bottes s’enfoncent dans la terre gorgée d’eau tandis que leurs mains expertes coupent méthodiquement les panicules de riz. À quelques mètres, d’autres rassemblent les gerbes avant de les disposer en petits tas destinés au séchage.

Les éclats de voix et les chants traditionnels sénoufo rythment le travail. Malgré la fatigue et la chaleur qui s’annoncent, l’atmosphère est empreinte de convivialité. Chacune sait que cette récolte marque l’aboutissement de plusieurs mois d’efforts, depuis la préparation des parcelles jusqu’au désherbage et à l’entretien des cultures.

« Chaque récolte est une victoire », confie Koné Katchia, présidente de l’association CHIGATA, tout en observant les femmes à l’œuvre. « Nous avons travaillé dur pour arriver à ce résultat. Aujourd’hui, lorsque nous voyons les sacs de riz s’accumuler, nous savons que nous pourrons nourrir nos familles et faire face à de nombreuses dépenses », ajoute-t-elle.

Créée pour favoriser l’entraide entre les femmes productrices, l’association CHIGATA regroupe des ressortissantes Sénoufo établies dans la région du Cavally. Au fil des campagnes agricoles, cette organisation est devenue un cadre de solidarité, mais aussi un outil d’émancipation économique pour ses membres.

Le point focal ECOTER dans le Cavally, Dr Ouattara Djamantigui (Photo/AIP).

Le riz, un passeport vers l’indépendance économique

Pour les femmes de CHIGATA, la riziculture est progressivement devenue un véritable moteur de changement. Les revenus issus des récoltes leur permettent non seulement de couvrir une partie des besoins alimentaires du ménage, mais également de faire face à des dépenses autrefois difficiles à assumer.

« Une partie du riz est consommée par nos familles. Une autre est vendue pour payer la scolarité des enfants, les soins de santé et les dépenses quotidiennes. Nous gardons aussi une partie des bénéfices pour préparer la campagne suivante », explique dame Koné.

À travers cette activité, les productrices acquièrent progressivement une autonomie financière qui transforme leur quotidien. Dans plusieurs foyers, elles participent désormais davantage aux charges familiales et aux décisions relatives à la gestion des revenus.

Pour certaines, le riz a également ouvert la voie à d’autres activités génératrices de revenus. Les bénéfices réalisés sont parfois investis dans le petit commerce, l’élevage ou l’acquisition de matériel agricole. Cette diversification contribue à renforcer la résilience économique des ménages face aux aléas des saisons agricoles.

Dans les villages du Cavally, cette évolution modifie peu à peu les rapports sociaux. Les femmes ne sont plus seulement perçues comme des aides familiales dans les champs. Elles deviennent des actrices économiques capables de produire, d’investir et de contribuer au développement de leur communauté.

« Quand une femme dispose de revenus réguliers, toute la famille en bénéficie », estime une productrice rencontrée dans les rizières de Guiglo. « Les enfants vont mieux à l’école, les soins sont plus facilement accessibles et nous pouvons envisager l’avenir avec davantage de confiance », soutient-elle.

Au-delà de l’amélioration des conditions de vie, la riziculture procure également aux femmes une reconnaissance sociale grandissante. Certaines prennent aujourd’hui des responsabilités au sein des coopératives, participent aux instances de décision locales et jouent un rôle moteur dans l’organisation des campagnes agricoles.

Le secrétaire général de la coopérative départementale des producteurs de riz de Guiglo, Sékongo Aboubacar, contrôle la qualité du riz sortant de la décortiqueuse (Photo/AIP).

Quand l’accompagnement technique transforme les récoltes

Cette dynamique s’appuie également sur les efforts engagés pour moderniser la filière riz dans la région. Longtemps limitée à une production essentiellement destinée à l’autoconsommation, la riziculture du Cavally évolue progressivement vers une approche plus structurée et plus productive.

Pour accompagner cette transformation, le conseil régional du Cavally met en œuvre le projet d’appui au développement économique et écologique des territoires ruraux (ECOTER), financé par l’Agence française de développement (AFD) dans le cadre du Contrat de désendettement et de développement (C2D).

Selon le directeur du Développement et de la Planification au conseil régional du Cavally et point focal du projet ECOTER, la région dispose de nombreux atouts pour développer une riziculture compétitive.

« Notre ambition est de faire du Cavally un important bassin de production rizicole tout en luttant contre la pauvreté grâce aux activités génératrices de revenus », explique Dr Ouattara Djamantigui.

Les vastes superficies de bas-fonds disponibles, la fertilité des sols et des conditions climatiques favorables constituent autant d’avantages pour la culture du riz. Afin d’exploiter ce potentiel, le projet accompagne les organisations paysannes à travers l’aménagement de périmètres hydro-agricoles, la fourniture d’intrants, l’acquisition d’équipements et l’encadrement technique des producteurs.

Sur le terrain, ces appuis commencent à produire des résultats visibles. Les rendements progressent, les superficies cultivées augmentent et davantage de producteurs rejoignent les coopératives, signale-t-on.

À Yaoudé, dans la commune de Guiglo, la coopérative départementale des riziculteurs de Guiglo figure parmi les bénéficiaires de cet accompagnement. Son secrétaire général, Sékongo Aboubacar, rappelle qu’en 2022, une subvention de cinq millions de francs CFA a permis l’aménagement de 15 ha de périmètres rizicoles dans les villages de Blahou Zaké, Béablo et Mapleu, dans la sous-préfecture de Nizahon.

« Grâce à cet appui, nous avons réalisé plusieurs aménagements, acquis des intrants et du matériel agricole. Les rendements se sont améliorés et de nouveaux producteurs se sont engagés dans la culture du riz », souligne-t-il.

Après la récolte, la production est acheminée vers une unité locale de décorticage et de conditionnement. Cette étape permet aux producteurs de commercialiser un riz prêt à la consommation et de mieux valoriser leur travail en captant une part plus importante de la valeur ajoutée.

Les femmes de l'association CHIGATA, récoltant le riz (Photo/AIP).

Du champ à la souveraineté alimentaire, un défi encore à relever

Selon les données de l’Agence pour le développement de la filière riz (ADERIZ), la région du Cavally produit en moyenne 78 022,5 T de riz paddy par an. Un volume significatif qui témoigne de l’importance croissante de la filière dans l’économie régionale.

Pour les acteurs agricoles, ce chiffre demeure toutefois en deçà du potentiel réel de la région. Les vastes bas-fonds encore inexploités offrent d’importantes perspectives d’expansion à condition que les investissements nécessaires soient poursuivis.

Les responsables de la filière estiment notamment que le renforcement des infrastructures hydro-agricoles, l’amélioration de l’accès aux semences performantes, la mécanisation des travaux agricoles et le développement de solutions de financement adaptées permettraient d’accroître considérablement les rendements.

Ces enjeux rejoignent les ambitions nationales en matière de sécurité alimentaire. Aliment de base de la majorité des ménages ivoiriens, le riz occupe une place stratégique dans les politiques agricoles du pays. Malgré les progrès enregistrés ces dernières années, la Côte d’Ivoire continue d’importer d’importantes quantités de riz pour satisfaire une demande intérieure en constante augmentation.

Dans ce contexte, le Cavally apparaît comme l’une des régions susceptibles de contribuer davantage à la réduction de cette dépendance extérieure. En développant sa production, la région participe à l’effort national visant à renforcer la souveraineté alimentaire.

Les défis restent néanmoins nombreux. Les producteurs évoquent régulièrement l’insuffisance des aménagements hydro-agricoles, le coût élevé de la mécanisation, les difficultés d’accès au crédit ainsi que les capacités encore limitées de stockage et de transformation.

Malgré ces contraintes, l’optimisme demeure perceptible dans les rizières du Cavally. Les récoltes successives renforcent la confiance des producteurs et encouragent de nouvelles femmes à se lancer dans l’activité.

En fin de journée, lorsque les dernières gerbes sont regroupées au bord des parcelles, les chants reprennent une dernière fois. Les visages portent les marques de la fatigue, mais aussi celles de la satisfaction du travail accompli. Pour les femmes de CHIGATA comme pour de nombreuses autres productrices de la région, la moisson ne se mesure pas uniquement en tonnes de riz récoltées. Elle se compte aussi en enfants maintenus à l’école, en soins médicaux financés, en projets rendus possibles et en autonomie progressivement conquise.

Dans le Cavally, chaque grain de riz récolté raconte ainsi une double histoire : celle d’une région qui mise sur son potentiel agricole pour contribuer à nourrir la Côte d’Ivoire, et celle de femmes qui, au fil des campagnes, construisent leur indépendance économique et affirment davantage leur place dans le développement local.

(AIP)

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