Stabilisation du cordon sableux de Lahou-Kpanda: Fin de plus de 50 ans de dégâts érosifs, le Bandama de retour dans son embouchure naturelle (Dossier)
La structure principale du projet, consistant en l’ouverture de l’embouchure initiale et la fermeture de la passe actuelle, est opérationnelle depuis quelques semaines. Les eaux du fleuve Bandama, de la lagune Tagba et de l’océan Atlantique s’embouchent de nouveau là où elles le faisaient il y a plus d’un demi-siècle.
« Nous avons réalisé la percée il y a quelques jours. L’embouchure est ouverte. Vous êtes en retard », a lancé, le 5 mars, un tantinet taquin, Moussa Diallo, chef de mission de la mission de contrôle du projet, qui est exécuté par Deme (Dredging, Environmental & Marine Engineering), l’entreprise belge d’exécution du projet, à notre équipe de reportage.

Un calme plat règne sur le littoral de Lahou-Kpanda que nous redécouvrons, ce jeudi, trois mois après une précédente visite du chantier. Le soleil est brûlant. Les reflets de rayons sur le sable fin et l’étendue d’eau laissent admirer une mosaïque de scintillements. Sur le cordon de sable coincé entre le vaste plan d’eau lagunaire et la mer, des ouvriers et des techniciens sont à la tâche. Il n’y a plus le moindre bruit d’engin.
Les vrombissements de bulldozers, les va-et-vient de tombereaux transportant des chargements de sable et les grondements saccadés assourdissants des grues ne sont guère qu’un vieux souvenir.
« Il nous reste un seul ouvrage qu’on appelle le merlon sableux. Il consiste en un rechargement du littoral, pour rattraper les côtes les plus basses, les relever pour les mettre à la hauteur des autres. Nous les rechargeons et nous faisons une porte douce pour freiner l’érosion éolienne et empêcher l’accès libre à la plage », explique Moussa Diallo.

Des blocs de granit de 3 tonnes disposés au fond des eaux
À ses côtés, Victoria Van Der Maegen, responsable Qhse du projet, précise que le merlon sableux doit être absolument préservé. C’est tout l’enjeu de ce qui s’y fait. Les travaux consistent en des poses de ganivelles et de six filets de coco, sur lesquels sont plantés des herbacées. Y compris un reboisement compensatoire (palmier, cocotier) sur ce cordon de 3 kilomètres et large de 12 mètres exécuté par des agents du ministère des Eaux et Forêts.
L’inauguration officielle de l’ouvrage de stabilisation du cordon sableux de Lahou-Kpanda peut être programmée dès fin avril. Le délai contractuel du projet étant fixé au 23 avril. À cette date, les travaux résiduels en cours seront achevés. Victoria Van Der Maegen ajoute qu’en rapport avec ce projet, le chenal de l’école de pêche a été approfondi de 3 mètres avec une drague aspiratrice.
1,5 million de mètres cubes de sable a été pompé sur le cordon est et la berge ouest a été protégée par des enrochements afin d’empêcher toute migration future du chenal. « L’ancienne passe, qui menaçait le village de Lahou-Kpanda, a été fermée sur 500 mètres, avec un remblai de 11 mètres », confie-t-elle.
Un peu plus explicite sur le sujet, le coordonnateur du Programme de gestion du littoral ouest-africain, communément appelé Waca (de l’anglais : West Africa Coastal Areas Program), Jean-Baptiste Kassi, indique que l’enrochement est la pose de roches dans les fonds lagunaire et marin. Dans le cas de l’ouvrage de Lahou-Kpanda, l’enrochement s’est fait avec des gabions et des blocs de granit de plus de trois tonnes.

« Les gabions sont de petits morceaux de roche. Ils sont posés le long de la crête pour empêcher l’érosion. Ils sont disposés du côté de la lagune. Parce qu’elle est moins agitée que la mer. Du côté de l’océan, en plus des gabions, on a posé des gros blocs de granit d’au moins 3 tonnes chacun pour empêcher l’érosion de ce côté (…). Les gabions sont mis dans des cages en grillage pour protéger la partie lagunaire. Les effets érosifs sont moindres à partir de la lagune », fait-il savoir.
Les villages impactés désormais à l’abri des phénomènes d’érosion et d’ensablement
Le coordonnateur de Waca rappelle que l’embouchure du Bandama et de la lagune se trouvait là où l’ouvrage est construit. Elle a migré progressivement en érodant la partie ouest. Le phénomène a favorisé, dans la foulée, l’engraissement (apport de sédiments) de la partie est. Cette érosion, observée au début des années 60 et qui s’est accentuée au milieu des années 70 a fait disparaître le village des pêcheurs sous ses coups de boutoir.
Le cimetière de Lahou-Kpanda n’a pas échappé à la furie des vagues érosives. La menace planait désormais sur l’église catholique du village. L’enrochement a donc permis de stabiliser le cordon sableux et de stopper la migration de l’embouchure du fleuve Bandama. Lahou-Kpanda et les autres villages impactés n’ont plus à craindre pour leur survie.
Jean-Baptiste Kassi se félicite surtout du respect du délai contractuel du projet par l’entreprise d’exécution Deme et ses partenaires. Le chantier a été officiellement lancé le 6 juin 2024, par le Premier ministre, Robert Beugré Mambé, en présence de Marie-Chantal Uwanyiligira, directrice des opérations de la Banque mondiale, et de Rafael Soriano Ortiz, ambassadeur d’Espagne en Côte d’Ivoire.

L’ordre de service de démarrage des travaux, émis quelques mois plus tard, date, quant à lui, du 28 octobre 2024. L’infrastructure a été réalisée pour un coût d’environ 33 milliards de FCfa.
« L’État, à travers ce projet Waca, se donne les moyens de protéger les populations, de sauvegarder ce beau paysage marin et côtier. Ici, on a la lagune Tagba, le fleuve Bandama et l’océan Atlantique. L’enjeu est de permettre aux populations de mieux vivre sur ce cordon (…). Je suis grandement satisfait. Savoir que ce qu’on fait va sauver des vies est réjouissant », s’est lâché Jean-Baptiste Kassi.
Tout en encourageant vivement l’État de Côte d’Ivoire à poursuivre la protection des côtes. « Nous avons 560 kilomètres de côtes, et la zone de Grand-Lahou n’est qu’un maillon des points chauds. Nous en avons décelé cinq au terme d’études réalisées en 2011. Aujourd’hui, on a plus de cinq zones critiques. L’État fait un bon travail. Nous appelons nos autorités à faire encore plus pour le bon vivre en Côte d’Ivoire », préconise-t-il.
…………………………………………………………………………………………………..
- Plaidoyer pour la création d’une agence de gestion du littoral ivoirien
Une fois achevé, l’ouvrage de stabilisation du cordon sableux de Lahou-Kpanda sera remis à l’État de Côte d’Ivoire. Pour Jean-Baptiste Kassi, cette réalisation d’envergure devrait convaincre le gouvernement de l’importance et de la nécessité de créer une Agence de gestion du littoral ivoirien.
« Cette structure, une fois créée, va gérer les ouvrages qui se feront sur les 566 kilomètres de côtes de la Côte d’Ivoire. Elle va contrôler toutes les activités. L’institution aura vocation à gérer tout ce qui est et tout ce qu’on fait sur le littoral (activités touristiques, gestion côtière, aménagement, etc.) », évoque-t-il.
Le coordonnateur de Waca assure que tout se passe bien. Il reste la signature de l’arrêté de création de l’agence pour protéger cet important investissement.
…………………………………………………………………………………………………..
- 406 activités génératrices de revenus financées pour plus de 1 400 bénéficiaires
Outre sa mission de lutte contre les effets de l’érosion côtière et de stabilisation du cordon sableux, le programme Waca a aussi vocation à soutenir la résilience des populations locales. Ce, à travers des activités socio-économiques au profit des communautés impactées.
Sur ce volet, le coordonnateur de Waca Côte d’Ivoire, Jean-Baptiste Kassi, se dit satisfait des acquis, alors que le projet tire à sa fin. « Avec les bailleurs, nous avons financé 406 Activités génératrices de revenus (Agr) qui ont profité à plus de 1 400 bénéficiaires. Les témoignages sont éloquents. Le chantier va s’achever, mais les populations vont demeurer heureuses d’avoir amélioré leurs conditions de vie grâce au projet Waca », rapporte-t-il.

Jean-Baptiste Kassi engage surtout les bénéficiaires des Agr des villages de Lahou-Kpanda, Likpiliassié, Braffédon et Groguida à prendre soins de leurs projets. C’est à ce prix que l’État et ses partenaires seront plus enclins à renouveler les financements.
Outre les Agr, la zone d’intervention a bénéficié d’un programme de restauration de l’écosystème. « 14 hectares de mangrove sont en train d’être restaurés. 7 hectares le sont déjà. Il est également prévu quatre forêts communautaires. Deux ont déjà été créées. Ne reste plus que la forêt communautaire de Lahou-Kpanda. L’État, via le projet Waca, a fait un travail formidable dans cette zone de Grand-Lahou. Si les populations riveraines et toutes les parties prenantes arrivent à en prendre soin de façon efficiente, ce sera une zone touristique de premier choix. Les populations vont retrouver leur joie de vivre d’antan », se réjoui Jean-Baptiste Kassi. Qui assure que la restauration des mangroves va recréer un environnement de ponte des poissons.
« Cela veut dire que les poissons vont revenir. Il va falloir fournir des efforts pour ne pas dégrader la mangrove que nous sommes en train de reconstituer », appelle-t-il de tous ses vœux.
…………………………………………………………………………………………………..
- Trois quais de service pour assurer la mobilité fluviale

En plus de la stabilisation du cordon sableux et de la réouverture de l’ancienne embouchure du Bandama, les tenants du projet Waca ont prévu des ouvrages connexes, toujours dans la logique d’améliorer les conditions de vie des populations des villages riverains. C’est dans cet objectif que trois quais de service ont été réalisés à Braffédon, Lahou-Kpanda et Singapour.
« Ici au quai de Braffédon, on a fait des travaux de terrassement et de mise en fiche des palplanches. On a ensuite construit une poutre de couronnement, puis une couche d’assise, des enrochements de protection et enfin la pose des pavages », explique Alassane Seck conducteur des travaux.
Ces quais de service, assure-t-il, permettront aux populations riveraines de bénéficier de tout ce qui est activité de navigation. Notamment l’amarrage des pirogues ainsi que l’évacuation des produits et des marchandises.
…………………………………………………………………………………………………..
- Satisfaction et reconnaissance…
La fin, dans les jours à venir, du chantier de désensablement de l’embouchure naturelle du fleuve Bandama et de fermeture de l’ancienne passe suscite beaucoup d’espoir chez les populations riveraines.

Le président de la jeunesse de Braffédon également président de la plateforme communautaire du projet Waca, Yves Roland Beugré Békan, en est satisfait. « La nouvelle passe se retrouve dans le domaine de Braffédon. Cela va nous permettre de bénéficier des échanges entre la mer, la lagune et le fleuve. En plus de cela, nous avons bénéficié de nombreux financements pour des Activités génératrices de revenus (Agr). En clair, ce projet nous comble de joie », clame-t-il. Il affirme que des pêcheurs ont repris leurs activités.
Le secrétaire général de la jeunesse, membre de la chefferie et point focal Waca de Lahou-Kpanda, Jean-Marie Zakpa, dit être « très heureux » de l’achèvement de l’ouvrage de stabilisation de la côte, qui met désormais son village à l’abri des effets destructeurs et galopants de l’érosion.
Il assure que cette joie est partagée par toute la population de Lahou-Kpanda, qui s’apprête à exprimer sa reconnaissance à l’État de Côte d’Ivoire, aux bailleurs et aux responsables du projet Waca.
SOURCE : Fratmat