Une experte de l’INADES-Formation alerte : « L’usage intensif des pesticides menace la santé et la sécurité alimentaire » (Interview)

Réalisée par Piechion Benjamin

Abidjan, 24 avr 2026 (AIP) – L’usage intensif des pesticides chimiques en agriculture constitue une menace croissante pour la santé des populations et la durabilité des systèmes alimentaires, prévient la directrice de l’INADES-Formation Côte d’Ivoire, l’ingénieure agronome Pauline Zéi.

L’experte met en garde, dans cet entretien accordé à l’AIP, contre la dégradation accélérée des sols, la contamination des eaux et les risques sanitaires liés aux pratiques agricoles actuelles, tout en plaidant pour une transition vers l’agroécologie, présentée comme une alternative viable et durable.

AIP : La Journée internationale de la Terre nourricière a été célébrée le 22 avril. Quelle en est la portée selon vous ?

Pauline Zéi : Cette journée est à la fois symbolique et stratégique. Elle invite à repenser notre relation avec la terre, qui constitue le socle de toute vie. Au-delà de sa fonction nourricière, elle soutient l’ensemble de nos activités économiques et sociales. Sa préservation est donc essentielle pour garantir des conditions de vie durables aux générations présentes et futures.

AIP : Quel regard portez-vous sur l’état des sols et des écosystèmes en Afrique de l’Ouest, notamment en Côte d’Ivoire ?

P.Z. : Les constats issus de nombreuses études sont préoccupants. Les sols sont de plus en plus dégradés et pollués, en grande partie à cause de l’usage intensif des pesticides chimiques de synthèse. Certes, ces produits ont permis d’accroître les rendements à court terme, mais ils compromettent la durabilité des systèmes agricoles et exposent les populations à des risques sanitaires. Par ruissellement, ces substances contaminent également les ressources en eau, aggravant les impacts environnementaux.

AIP : L’orpaillage clandestin est aussi pointé du doigt. Quel est son impact ?

P.Z. : Il s’agit d’un facteur aggravant majeur. Cette activité entraîne la destruction des terres agricoles, la déforestation et la pollution des cours d’eau. Elle compromet les moyens de subsistance des populations rurales et accentue les risques pour la santé humaine.

AIP : Quels dangers ces pratiques font-elles peser sur les populations ?

P.Z. : À court terme, les producteurs sont directement exposés aux pesticides, souvent sans protection adéquate, avec des cas d’intoxication parfois graves. Les femmes, très présentes dans l’agriculture, sont particulièrement vulnérables. À long terme, la dégradation des sols entraîne une baisse des rendements et menace la sécurité alimentaire. La biodiversité, notamment les pollinisateurs, est également en déclin. Enfin, les résidus de pesticides dans les aliments constituent un risque sanitaire réel pour les consommateurs.

La directrice de l’INADES-Formation Côte d’Ivoire, Pauline Zéi, alerte.

AIP : Disposez-vous de données précises sur les zones les plus touchées ?

P.Z. : Plusieurs études existent, mais il manque une plateforme nationale centralisée pour consolider les données. Des recherches menées à Korhogo, Bouaké, Daloa ou encore Abidjan révèlent des niveaux préoccupants de pollution des sols, de l’eau et des produits agricoles, avec des dépassements des seuils de résidus de pesticides.

AIP : Quelles solutions propose l’INADES-Formation Côte d’Ivoire ?

P.Z. : Nous menons des actions de sensibilisation et de plaidoyer pour promouvoir une agriculture plus saine. Depuis 2021, nous déployons la campagne « Conscience alimentaire » pour encourager une alimentation durable. Nous plaidons pour la réduction des pesticides chimiques et la promotion de l’agroécologie, qui permet de concilier productivité, protection de l’environnement et santé publique.

AIP : L’agroécologie est-elle accessible aux producteurs ?

P.Z. : Oui, et elle peut même être économiquement avantageuse. Elle réduit les coûts liés aux intrants chimiques et valorise les ressources locales. Certes, la transition demande un temps d’adaptation, mais à moyen et long terme, elle améliore la fertilité des sols et stabilise les rendements.

AIP : Concrètement, que recouvre l’agroécologie ?

P.Z. : C’est une approche qui s’inspire des équilibres naturels. Elle intègre des pratiques comme l’agroforesterie ou les associations culturales. Il n’existe pas de modèle unique : chaque producteur adapte les techniques à son environnement. Nous encourageons également l’utilisation du biocompost.

AIP : Justement, qu’est-ce que le biocompost ?

P.Z. : C’est un engrais organique produit à partir de matières naturelles. Il améliore la fertilité des sols et réduit la dépendance aux intrants chimiques. Nous avons déjà installé plusieurs unités de production à travers le pays, avec des résultats encourageants.

AIP : Ces initiatives ont-elles un impact visible ?

P.Z. : Absolument. Les pratiques agroécologiques se développent progressivement. Des organisations, notamment féminines, s’y engagent avec succès. Dans certains cas, on observe même le retour d’espèces disparues, signe d’une restauration des écosystèmes.

Pauline Zéi milite pour des pratiques  durables.

AIP : Quel est l’impact sur la santé humaine ?

P.Z. : Il est significatif. L’agriculture conventionnelle expose les producteurs et consommateurs à des substances nocives. À l’inverse, les produits issus de l’agroécologie sont plus sains. Cela suppose aussi un changement de comportement, en devenant des “consom’acteurs”.

AIP : Quelles actions menez-vous en faveur des jeunes et des femmes ?

P.Z. : Nous renforçons leurs capacités à travers la formation, l’accès aux financements et aux marchés. Ils sont au cœur des systèmes alimentaires. Nous plaidons aussi pour une meilleure coordination des acteurs afin de répondre durablement à leurs besoins.

AIP : Avez-vous des projets pour 2026 ?

P.Z. : Oui, un nouveau projet sur trois ans, axé sur les femmes et les jeunes, avec un accent sur des cultures comme le fonio et le sorgho. Nous intervenons sur toute la chaîne de valeur pour renforcer leur contribution à la souveraineté alimentaire.

AIP : Que signifie l’appellation INADES-Formation Côte d’Ivoire ?

P.Z. : L’INADES-Formation est une organisation panafricaine. Chaque pays dispose d’une représentation nationale chargée de mettre en œuvre les orientations définies au niveau international, d’où cette appellation.

(AIP)

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