Santé mentale au travail: « La double journée expose davantage les femmes au stress », alerte Dr Estelle Logbochi Gbappa (Interview)

Abidjan, 30 mars 2026 (AIP)-Médecin du travail et spécialiste des risques psychosociaux, également cheffe de service du pôle santé mentale et gestion du stress au travail, au Programme national de Santé mentale, Dr Estelle Logbochi Gbappa met en garde contre les effets de la charge émotionnelle en milieu professionnel, particulièrement chez les femmes confrontées à la « double journée ». Dans cet entretien, elle insiste sur l’importance de préserver la santé mentale, condition essentielle de performance, et appelle à une meilleure organisation du travail ainsi qu’à un partage des responsabilités au sein du foyer. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de célébration de la 49e Journée internationale des droits de la femme (JIF 2026), au Centre ivoirien pour le développement de la formation professionnelle (CIDFOR), le vendredi 28 mars.

Dr Estelle Logbochi Gbappa animant une conférence sur le thème « Sensibilisation à la santé mentale et à la charge émotionnelle chez le travailleur », lors de la célébration de la JIF 2026, au CIDFOR.

 

AIP : Vous animez aujourd’hui une conférence sur la santé mentale et la charge émotionnelle chez les travailleurs, dans le cadre des activités de la cellule genre du CIDFOR. Quelle est l’importance de la santé mentale en milieu professionnel, notamment pour les femmes ?

ELG : La santé mentale est fondamentale, car elle conditionne notre efficacité au travail. Elle correspond à un état de bien-être qui permet d’être productif, de contribuer à son entreprise et à la société. Chez les femmes, cette question est encore plus cruciale en raison de la « double journée ». En plus de leurs responsabilités professionnelles, elles assument très souvent la charge domestique et familiale. Cette accumulation peut entraîner une fatigue physique et psychologique, avec des répercussions sur leur performance si elle n’est pas bien gérée.

 

AIP : Que signifie concrètement cette notion de “double journée” ?

ELG : Une femme travailleuse accomplit sa journée professionnelle, généralement de huit heures, puis rentre à la maison pour entamer une seconde journée faite de tâches domestiques, notamment la préparation des repas, l’encadrement des enfants, la gestion du foyer. Cette réalité, souvent liée aux normes sociales, constitue une charge supplémentaire importante.

 

AIP : Alors, quelles sont les principales sources de charge émotionnelle auxquelles les travailleurs sont confrontés ?

ELG: La charge émotionnelle correspond aux exigences qui obligent un travailleur à maîtriser ses émotions dans le cadre professionnel. Par exemple, un agent commercial doit rester souriant et professionnel, même s’il traverse des difficultés personnelles. Parmi les sources de cette charge, on peut citer : les exigences liées à la relation avec les clients ; l’intensité du travail et la surcharge de tâches ; le manque de clarté dans les missions ; les horaires irréguliers, notamment le travail de nuit. Ces facteurs peuvent générer une pression importante, surtout chez les femmes.

 

AIP : Comment reconnaître une femme en bon état de santé mentale au travail ?

ELG : C’est une femme qui parvient à trouver un équilibre entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle. Elle exerce son travail avec professionnalisme, efficacité et sérénité. Cet équilibre lui permet d’être productive et épanouie.

Dr Estelle Logbochi Gbappa et la directrice du CIDFOR, Mme Kadjata Diallo, le 28 mars au Centre.

AIP : Comment les institutions comme le CIDFOR peuvent-elles accompagner les femmes sur ces questions ?

ELG : Des initiatives comme celle du CIDFOR sont à saluer. La sensibilisation et la formation sont essentielles pour outiller les femmes. Il est également important de mettre en place des audits de risques psychosociaux (RPS). Ces évaluations permettent d’identifier les facteurs de stress dans l’entreprise, puis d’élaborer des plans d’action adaptés, avec un suivi régulier, afin d’améliorer le bien-être au travail.

 

AIP : Quels conseils donneriez-vous aux femmes travailleuses ?

ELG : Il est essentiel de prendre conscience que la santé mentale est primordiale et qu’il faut en prendre soin. Les femmes doivent s’accorder du temps pour elles-mêmes, sans culpabiliser. Je recommande également : de planifier et mieux organiser son temps ; de déléguer et surtout d’impliquer davantage les hommes dans les tâches domestiques ; d’éduquer les enfants à participer aux responsabilités familiales ; de s’autoriser des moments de repos et de bien-être. Il est important de se prioriser pour préserver son équilibre et sa santé.

(AIP)

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