Antananarivo vit une période sombre et anxiogène. Les premières disparitions se sont accumulées au printemps : adolescents retrouvés morts, corps de mineurs découverts dans la capitale. Selon des chiffres de la police nationale cités par Madagascar Tribune et repris par TV5 Monde, 172 plaintes ont été déposées depuis janvier, dont 164 pour des disparitions, huit enfants retrouvés morts et 83 toujours introuvables. France 24 relève que 400 agents des forces de sécurité, dont la Garde présidentielle, ont été déployés à Antananarivo pour tenter de répondre à la panique qui s’installe.
La réaction surprenante des autorités
La réponse du colonel Randrianirina surprend car il qualifie désormais cette vague de disparitions et de découvertes macabres d’« actes de terrorisme », évoque une « stratégie visant à déteindre l’image de Madagascar à l’international », et accuse une « manœuvre de déstabilisation » sans désigner de responsables. Le Premier ministre insiste en déclarant : « Il n’y aura aucune tolérance envers quiconque se trouve derrière ces assassinats destinés à perturber la Refondation en cours ». Les réseaux sociaux et surtout la presse sont explicitement visés : « certains médias suscitent également des interrogations en publiant des bilans de manière prématurée ».
Quelques jours plus tôt, deux drones ont survolé le cortège présidentiel à Ivandry début juillet. La garde présidentielle a tiré, sans les atteindre. L’action est revendiquée par un groupe se présentant sous le nom de « Sampana Tsikilo Madagasikara ». Le porte-parole, non-identifié, parle d’un « avertissement » au chef de l’État, fixe un délai d’un mois avec revendications floue, place son action auprès des différentes composantes de l’opposition malgache – dont la Gen Z- et élargit ses menaces aux « intérêts russes » proches du régime. Le leader de la junte dénonce alors la volonté de créer « une psychose pour démontrer à l’étranger que la situation est instable à Madagascar ».
Les deux phénomènes — disparitions et drones — sont ainsi traités simultanément sur le registre de la menace existentielle et de l’opposition à la junte. Avec pour corollaire de les relier implicitement. La junte n’a pas besoin de le dire : en amalgamant dans son discours crimes, enlèvements et survols de cortège, elle fabrique un complot global qui lui permet d’éviter d’autres sujets, autrement plus politiques.
Or les vraies questions restent en suspens : aucune preuve publique n’a été présentée sur l’origine réelle des disparitions, ni sur l’existence d’une organisation criminelle centralisée derrière cette vague. Les familles, elles, réclament des réponses concrètes — et non des concepts.
Dans ce contexte, la dénonciation de la France peine à convaincre, tout comme l’idée d’un président Rajoelina, absent du pays depuis près de dix mois, qui continuerait à diriger les opérations depuis l’étranger. La mécanique est connue : face à une crise intérieure, désigner un ennemi extérieur permet de resserrer les rangs et de déplacer le débat. Mais une ficelle aussi grosse ne produit pas nécessairement les mêmes effets partout. Les ressorts de cette rhétorique, déjà observés dans plusieurs pays du Sahel, ne trouvent pas automatiquement le même écho à Madagascar.
Un pouvoir qui se sent cerné
La paranoïa de la junte ne sort pas de nulle part : elle est le produit d’une dégradation rapide de sa légitimité depuis le printemps. Désormais, la chasse aux ennemis est généralisée : elle ne s’arrête plus aux rajoelinistes, dont certains sont emprisonnés, placés sous étroite surveillance ou ont quitté le pays par crainte pour leur sécurité. En avril, six militants Gen Z sont arrêtés en pleine nuit pour « atteinte à la sûreté de l’État », dans des conditions qu’Amnesty International qualifie d’« opaques » en dénonçant des accusations « délibérément vagues de complot criminel ou de menace à la sécurité nationale ». Dans le même temps, le colonel Patrick Rakotomamonjy — officier de la transition lui-même, responsable des doléances à la présidence — est arrêté pour tentative présumée d’assassinat du chef de l’État, quelques semaines après avoir dénoncé publiquement des faits de corruption.
L’étau se resserre partout. En mai, l’ancien ministre de l’Éducation Paul Rabary est poursuivi pour « complot » sur la base de conversations WhatsApp ; le député Rajerison voit sa levée d’immunité réclamée pour avoir déposé une requête de destitution, requête à l’origine des poursuites contre quatre juges de la Haute Cour constitutionnelle. Sur la HCC justement, les pressions s’accumulent : autorisation de poursuites contre quatre membres sur neuf, démission de deux juges sous contrainte puis remplacement éclair, précédents de remaniements par décret fin 2025. La clef de voûte de l’État de droit malgache fonctionne désormais sous la menace directe de l’exécutif.
À cette dégradation institutionnelle s’ajoute la rupture avec les corps intermédiaires. En mai, l’Église catholique appelle à « des élections crédibles et démocratiques » et dénonce l’arrestation de ceux qui ne partagent pas les opinions du pouvoir. Fin juin, la SADC exige la fin des arrestations arbitraires, le retour des exilés politiques et la préparation d’un calendrier électoral respecté. En quelques mois, le colonel Randrianirina a réussi à se mettre à dos la Gen Z qui l’avait porté au pouvoir en octobre 2025, une partie de l’appareil d’État, des opposants jusque-là relativement neutres, l’Église et la principale organisation multilatérale régionale. Plus discrète, une partie du milieu économique et financier local exprimerait également des inquiétudes face aux conséquences de l’instabilité, au point de regarder avec une certaine nostalgie les périodes politiques précédentes.
On comprend mieux, à ce stade, que le pouvoir en place se sente menacé. Même s’il est vrai que le régime vit dans la peur depuis les premiers jours. Dés le mois de novembre, les services de renseignements malgaches auraient déjoués une tentative d’assassinat sur le leader de la junte. En janvier 2026, lors d’une rencontre aux Emirats arabes unis avec les émissaires du président américain Donald Trump, le colonel Randrianirina aurait évoqué sa crainte d’un « putsch dans le putsch ». En avril, lors d’une cérémonie militaire à l’occasion de la remise de certificats à des soldats de sa garde, il évoquait encore « les temps troublés » que traverse Madagascar. In fine, c’est peut-être cette lecture permanente de la menace qui guide les choix de la junte. Le réflexe sécuritaire est compréhensible chez des militaires formés à identifier et neutraliser des risques, mais gouverner un pays exige d’autres réponses : convaincre, réformer, apaiser et construire de la confiance. À force de voir des ennemis partout, le pouvoir risque de produire lui-même les tensions qu’il cherche à prévenir. La paranoïa pourrait alors devenir une prophétie autoréalisatrice.
L’ombre portée de Moscou
Le dernier paramètre, et le plus inquiétant, est celui qui reste encore peu débattu sur la Grande Île : la présence russe aux côtés des forces armées malgaches. Depuis décembre 2025, la Russie a livré des blindés BMP-3, des armes légères et des équipements de protection, officiellement pour « renforcer les capacités défensives » du pays. L’Africa Corps a formé 127 soldats lors d’une première promotion incluant les forces spéciales et le régiment de la garde présidentielle, achevée en mai. En juillet, une nouvelle promotion de militaires des services spéciaux reçoit ses certificats au Palais de Mahazoarivo en présence des autorités.
Dans un pays qui n’a pas d’ennemi géopolitique direct, ce type de partenariat ne vise manifestement pas la protection du territoire — mais plus probablement celle du régime. Les précédents sahéliens et centrafricains montrent que L’Africa Corps ne construit pas des armées nationales, mais des gardes prétoriennes au service de gouvernements qui se savent fragiles. À Madagascar, la variable russe est donc l’inconnue la plus lourde : elle offre au colonel Randrianirina la perspective d’un appareil de sécurité partiellement adossé à une puissance extérieure, capable de le protéger contre ses opposants internes.
Dans ce contexte, la paranoïa du pouvoir n’est plus seulement un trait de caractère politique : elle devient un mode de gouvernement. Plus le régime se raidit, plus il se coupe du pays réel, tout en renforçant les moyens de sa propre défense. La vague de crimes et d’enlèvements susciterait, dans un État soucieux de sa légitimité, une politique de sécurité tournée vers la population. À Madagascar, elle nourrit un récit de complot qui justifie l’arsenalisation de la junte et l’arrivée d’un allié militaire étranger.
Une cocotte-minute n’explose pas parce qu’il y a de la pression — elle explose parce que la soupape est bouchée. Entre une société épuisée par l’insécurité et un pouvoir obsédé par des ennemis partout, la question n’est plus de savoir s’il y aura rupture, mais quand — et avec quels dégâts.
Par Pr Jean Ndoba ( Nantes)