Énergie en Côte d’Ivoire : “La stabilité du réseau est désormais le vrai défi industriel”, prévient Djibril Diabaté

Fort de plus de 30 ans d’engagement en faveur du développement industriel, Monsieur Diabaté livre une analyse sans détour du secteur énergétique ivoirien. Entre performances reconnues et défis techniques persistants, il met en lumière un enjeu crucial : la qualité du réseau électrique, condition déterminante pour attirer les grandes industries et réussir la décentralisation économique.

Avec plus de 30 ans d’engagement en tant qu’activiste pour le développement industriel, quel regard portez-vous sur le secteur énergétique ivoirien ? En d’autres termes, comment expliquez-vous ce paradoxe d’un pays leader dans la sous-région qui voit parfois de grandes opportunités industrielles lui échapper au profit de l’Asie ?

C’est un sujet aussi complexe que passionnant, qui touche directement à notre souveraineté économique. Avant tout, il est impératif de saluer la vision stratégique du gouvernement ivoirien. En tant qu’Ivoirien, voir notre pays s’affirmer comme le « poumon électrique » de l’Afrique de l’Ouest et réussir l’électrification massive de nos villages est une source de fierté nationale indéniable.

Cependant, en 30 ans d’activisme, j’ai vu le paradigme industriel évoluer. Aujourd’hui, la simple disponibilité de l’énergie — c’est-à-dire le fait d’avoir de l’électricité — ne suffit plus pour attirer les chaînes de valeur mondiales. Désormais, c’est la qualité et la stabilité du signal électrique qui dictent les décisions d’investissement. Des pays comme le Vietnam ou la Malaisie l’ont compris très tôt : une microcoupure de quelques millisecondes peut anéantir une ligne de production ou endommager des équipements de haute précision extrêmement coûteux. Dans cette compétition mondiale, c’est cette exigence de stabilité millimétrée qui fait la différence.

 

M. Diabaté

Vous évoquez un cas critique où une industrie, prête à créer 8 000 emplois directs, a finalement choisi l’Asie à la dernière minute à cause de ces instabilités. Est-ce un aveu de faiblesse de notre ingénierie nationale ?

Absolument pas. Je récuse fermement cette interprétation. L’ingénierie ivoirienne est une référence d’excellence. Nous disposons de cadres de haut niveau, et notre Premier ministre, lui-même ingénieur de référence, incarne cette rigueur au sommet de l’État.

Le problème n’est pas humain, il est structurel et technique. Les perturbations observées ne résultent pas d’une incompétence, mais plutôt de défis liés à la configuration et à l’optimisation des flux électriques, dans un contexte de croissance urbaine et industrielle extrêmement rapide. Même les nations les plus avancées sont confrontées à ce que l’on appelle le « bruit » sur le réseau. Il s’agit donc d’un défi de modernisation technologique, et non de capacité intellectuelle.

Justement, vous avez évoqué des solutions de configuration. Que proposez-vous concrètement pour remédier à ces perturbations ?

Sur ce point, je préfère ne pas entrer dans des détails techniques. Mon objectif est avant tout de poser les termes d’un débat public essentiel. Ce qu’il faut retenir, c’est que la science est universelle : des solutions existent et ont déjà fait leurs preuves dans d’autres zones industrielles à travers le monde. L’enjeu consiste à adapter ces technologies de pointe à notre contexte local.

Vous insistez sur le fait que cette stabilité est la clé pour déplacer l’industrie hors d’Abidjan. Est-ce le véritable enjeu de la délocalisation intérieure ?

C’est effectivement le cœur du développement inclusif. Lors de mes visites à l’intérieur du pays, j’ai constaté un potentiel industriel considérable, encore sous-exploité. Mais soyons réalistes : aucun investisseur ne délocalisera ses unités de production à Bouaké, Korhogo ou San Pedro s’il n’a pas la garantie d’un réseau électrique fiable, capable de protéger ses équipements.

En optimisant la configuration du réseau national, on offre cette garantie indispensable. C’est le levier principal pour réussir une véritable décentralisation industrielle, créer des pôles de croissance durables et générer des emplois de qualité sur l’ensemble du territoire, sans contraindre les populations à migrer vers Abidjan.

Monsieur Diabaté, quel message adressez-vous aux décideurs et aux citoyens ?

J’aime utiliser une métaphore simple : l’électricité est le système nerveux de l’industrie. Si les nerfs tremblent, le corps ne peut pas fonctionner, quelle que soit sa force ou sa volonté. La Côte d’Ivoire dispose d’un potentiel énergétique considérable. Il nous revient désormais de stabiliser ce système nerveux grâce à des solutions technologiques adaptées.

Si nous y parvenons, notre pays ne sera plus seulement un exportateur d’énergie, mais une véritable puissance industrielle mondiale.

Une interview réalisée par Salif D. CHEICKNA


Portrait : Djibril Diabaté, l’ingénieur visionnaire qui appelle l’Afrique à miser sur l’industrie de pointe

Ingénieur en robotique industrielle et expert reconnu des technologies de pointe, Djibril Diabaté incarne une voix engagée et résolument tournée vers l’avenir du continent africain. D’origine ivoirienne et basé aux États-Unis, cet acteur du développement industriel cumule plus de trois décennies d’expérience et de réflexion stratégique sur les leviers de l’émergence africaine.

Auteur de l’ouvrage « Afrique & Développement : Où sont passés nos intellectuels ? », publié en 2017, Djibril Diabaté y livre une critique sans concession des politiques de développement en Afrique. À ses yeux, le continent peine à s’inscrire dans la dynamique mondiale du progrès, faute d’avoir fait de l’industrie de pointe une priorité. Une orientation stratégique pourtant déterminante, selon lui, pour accélérer la transformation économique, à l’image des pays émergents d’Asie.

Fort d’une riche carrière dans l’industrie des semi-conducteurs, Diabaté a travaillé pendant 17 ans à la conception de systèmes de haute précision, notamment dans la fabrication de plaquettes de silicium utilisées dans les disques durs, les processeurs (CPU) et les pompes laser. Son parcours technique couvre une période charnière de l’évolution technologique, allant des disques durs de 8 Go à ceux atteignant 1 téraoctet. Il possède également une expertise pointue dans les systèmes IonBeam et Plasma certifiés pour les environnements « clean room », ainsi qu’une maîtrise approfondie des réseaux électriques, de la basse à la haute tension.

Mais au-delà de la technique, Djibril Diabaté est aussi un passeur de savoir. Il a enseigné au Delta Tech College dans le Mississippi et occupé le poste de directeur de l’éducation au Global Tech Institute dans l’Illinois. Consultant en délocalisation industrielle, il accompagne également des projets à travers le monde, notamment en Asie, où il intervient régulièrement dans des pays comme la Malaisie, le Japon, la Chine ou encore le Vietnam.

Son expertise multidimensionnelle s’étend aussi à la conception d’équipements pour le traitement des eaux usées en eau potable, preuve de son engagement pour des solutions concrètes au service du développement durable.

Doté de nombreuses certifications internationales (Intel, Siemens, GE, Fanuc, entre autres), Djibril Diabaté se positionne aujourd’hui comme un observateur critique, mais constructif, des trajectoires africaines. Il appelle les dirigeants à un sursaut stratégique et exhorte les intellectuels africains à sortir de leur silence pour devenir de véritables acteurs du changement.

Pour lui, l’émergence de l’Afrique ne saurait être un slogan : elle doit reposer sur des choix courageux, notamment un investissement massif dans l’industrie de pointe, seule capable d’inscrire durablement le continent dans la compétition mondiale.

( FRATMAT)

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