Face aux promesses de la télémédecine, le Conseil de l’Ordre des médecins appelle à avancer avec « un regard positif mais vigilant », entre innovation, sécurité des patients et responsabilité médicale.
Quel regard l’Ordre des médecins porte-t-il sur l’essor de la télémédecine en Côte d’Ivoire et quel bilan peut-on en faire aujourd’hui ?
L’Ordre porte un regard positif mais vigilant sur cet essor. La télémédecine représente une véritable opportunité pour notre système de santé. Elle permet de rapprocher l’expertise médicale des populations, d’améliorer le suivi des malades chroniques, de faciliter l’accès à un spécialiste, d’organiser la télé-expertise entre confrères et de limiter certains déplacements inutiles. Le décret n° 2018-361 reconnaît, notamment la téléconsultation, la télé-expertise, la télésurveillance médicale, la téléassistance médicale et la réponse médicale urgente.
Dans quelles situations une téléconsultation peut-elle remplacer une consultation en présentiel, et quelles sont ses principales limites ?
Le principe essentiel est le suivant : la téléconsultation est pertinente lorsque l’absence d’examen physique ne compromet ni la qualité du diagnostic ni la sécurité du patient. Elle peut être particulièrement adaptée au suivi d’un patient déjà connu, au renouvellement ou à l’adaptation de certains traitements, à la surveillance de maladies chroniques stabilisées, à l’analyse de résultats biologiques ou d’imagerie, à certains suivis postopératoires, à l’orientation du patient et à certaines situations dans lesquelles les données cliniques peuvent être recueillies de manière fi able à distance. En revanche, le médecin doit savoir interrompre la téléconsultation et demander un examen présentiel lorsqu’il estime qu’un examen clinique, un geste technique, des examens complémentaires immédiats ou une prise en charge urgente sont nécessaires. Le numérique ne doit jamais conduire le médecin à prendre un risque qu’il n’aurait pas accepté lors d’une consultation classique. Il faut donc retenir une règle simple : la téléconsultation ne remplace pas systématiquement la consultation physique ; elle la complète et ne doit s’y substituer que lorsque la situation médicale le permet.
Comment garantir la qualité et la sécurité des soins lorsque le médecin ne peut pas examiner physiquement le patient ?
La première garantie reste le jugement clinique du médecin. Avant de poursuivre une téléconsultation, celui-ci doit se demander : « Les informations dont je dispose sont-elles suffisantes pour prendre une décision médicale sûre ? » Si la réponse est non, il doit organiser ou recommander une consultation présentielle.
Qui porte la responsabilité médicale en cas d’erreur de diagnostic ou de complication à la suite d’une téléconsultation ?
Le principe est fondamental : la distance ne supprime pas la responsabilité médicale. Le médecin qui réalise une téléconsultation demeure responsable de ses décisions, dans les limites des actes qu’il accomplit et des informations dont il dispose. La télémédecine n’instaure donc aucune immunité liée à l’utilisation d’un écran, d’un téléphone ou d’une plateforme numérique. La loi n° 2024240 portant exercice de la médecine défi nit, notamment l’erreur ou l’accident médical et inscrit l’exercice médical dans une logique d’obligation de moyens et non de résultat. La responsabilité devra toutefois être appréciée au cas par cas. Dans une chaîne de télémédecine, peuvent intervenir le médecin téléconsultant, un médecin requérant, un autre professionnel auprès du patient, l’établissement de santé, l’opérateur de la plateforme ou encore le fournisseur d’un dispositif médical.
De nombreuses plateformes proposent aujourd’hui des consultations en ligne. Comment l’Ordre s’assure-t-il que les médecins et les plateformes respectent les règles professionnelles et déontologiques ?
Il faut distinguer la technologie qui met en relation et l’acte médical lui-même. Une plateforme numérique ne peut pas transformer l’exercice de la médecine en activité commerciale échappant aux règles professionnelles.
Comment garantir le secret médical et la protection des données de santé lors des échanges par téléphone, visioconférence ou messagerie comme WhatsApp ?
C’est probablement l’un des enjeux les plus importants. Le secret médical ne disparaît pas parce que la conversation devient numérique. Le décret sur la télémédecine exige lui-même que l’utilisation des technologies respecte la législation et que chaque acte soit réalisé dans des conditions garantissant la qualité, la confidentialité et la sécurité, notamment par l’authentification du professionnel et l’identification du patient. Cela signifie que l’utilisation d’une messagerie grand public comme WhatsApp ne doit pas être banalisée pour échanger des dossiers médi
C’est probablement l’un des enjeux les plus importants. Le secret médical ne disparaît pas parce que la conversation devient numérique. Le décret sur la télémédecine exige luimême que l’utilisation des technologies respecte la législation et que chaque acte soit réalisé dans des conditions garantissant la qualité, la confi dentialité et la sécurité, notamment par l’authentification du professionnel et l’identifi cation du patient. Cela signifie que l’utilisation d’une messagerie grand public comme WhatsApp ne doit pas être banalisée pour échanger des dossiers médicaux complets, des résultats sensibles ou des photographies cliniques identifiantes. Il faut privilégier des solutions professionnelles sécurisées permettant notamment l’authentification, le contrôle des accès, la confi dentialité, l’intégrité des données, la traçabilité et une politique appropriée de conservation. La facilité d’utilisation d’un outil ne constitue jamais, à elle seule, une garantie de conformité médicale ou juridique.
La télémédecine peut-elle réellement réduire les inégalités d’accès aux soins entre Abidjan et les zones rurales, notamment pour l’accès aux médecins spécialistes ?
Oui, et c’est probablement sa plus grande promesse pour la Côte d’Ivoire. Notre pays dispose d’un maillage sanitaire important, mais l’off re médicale spécialisée reste inégalement répartie. Le système sanitaire comprend entre autres des milliers d’établissements sanitaires de premier contact, des hôpitaux généraux, des Chr et des établissements spécialisés. La télémédecine peut permettre à un médecin exerçant dans une zone éloignée de solliciter l’avis d’un cardiologue, d’un dermatologue, d’un radiologue, d’un hématologue, d’un neurologue ou d’un autre spécialiste situé à Bouaké, Abidjan ou ailleurs. Notre objectif doit donc être une télémédecine prioritairement orientée vers les territoires où l’accès aux soins spécialisés est le plus difficile.
Le cadre juridique ivoirien actuel, précisément le décret de 2018 sur la télémédecine, est-il encore adapté aux évolutions technologiques et aux nouvelles pratiques ?
Le décret n° 2018-361 a été précurseur. Il faut le reconnaître. Dès 2018, la Côte d’Ivoire avait juridiquement défi ni la télémédecine, la téléconsultation, la télé-expertise, la télésurveillance, la téléassistance et le télé-conseil médical personnalisé. Le texte avait également prévu le consentement du patient, la sécurité, l’identification, la compétence technique des professionnels et un plan national de télémédecine. Mais huit ans plus tard, l’environnement technologique a profondément évolué : smartphones, plateformes privées, objets connectés, cloud, prescriptions électroniques, échanges transfrontaliers de données, surtout intelligence artificielle générative. Il me paraît donc nécessaire non pas d’abandonner le décret de 2018, mais de l’actualiser et de le compléter. Cette actualisation devra également assurer sa cohérence avec deux textes postérieurs majeurs : la loi n° 2024-240 portant exercice de la médecine et la loi n° 2025524 portant Code de déontologie médicale. Il faut notamment clarifier l’agrément des plateformes, l’hébergement des données de santé, l’interopérabilité, la prescription électronique, la responsabilité des différents intervenants, la télémédecine transfrontalière, la cybersécurité, l’intelligence artificielle et les modalités de contrôle par les autorités sanitaires et ordinales.
Quelles sont, selon vous, les trois priorités à mettre en œuvre pour faire de la télémédecine un véritable levier d’amélioration de l’accès et de la qualité des soins en Côte d’Ivoire ?
Je retiendrai trois priorités. Première priorité : actualiser et consolider la gouvernance juridique. Deuxième priorité : construire une infrastructure nationale sécurisée et interopérable. La protection des données doit être intégrée dès la conception des solutions numériques et non ajoutée après leur déploiement. Troisième priorité : former les professionnels et faire de la télémédecine un outil d’aménagement sanitaire du territoire. La télémédecine doit prioritairement connecter les établissements sanitaires de premier contact, les hôpitaux généraux et les Chr aux spécialistes ainsi qu’aux centres de référence dans le secteur public, sans oublier les établissements sanitaires privés. Pour le conseil national de l’Ordre des médecins, nous voulons une télémédecine sûre, éthique, accessible, territorialement équitable, technologiquement souveraine et centrée sur le patient. Le numérique doit nous permettre de rapprocher l’expertise médicale du citoyen, où qu’il se trouve sur le territoire national. Mais nous devons conserver un principe intangible : derrière chaque écran, chaque plateforme et chaque algorithme, il doit rester un médecin identifiable, compétent et responsable ; et devant lui, un patient dont la dignité, la sécurité et les droits demeurent notre priorité absolue.