Comment la “Compagnie”, réseau d’influence russe, propage sa propagande anti-Ukraine en Côte d’Ivoire

Un réseau d’agents russes spécialisés dans les opérations de désinformation, la “Compagnie”, a lancé une vaste campagne de propagande contre l’ambassade d’Ukraine en Côte d’Ivoire. Grâce à une fuite de documents inédits reçus par le média panafricain The Continent, la rédaction des Observateurs a pu enquêter, avec un consortium de médias, sur les rouages de cette organisation.

Les Observateurs de France 24 et ses partenaires ont pu accéder à une fuite de 76 documents datant de l’année 2024 décrivant le fonctionnement du réseau russe de la Compagnie. © The Continent, documents de la Compagnie.

Le 12 juillet 2024, Ghana Web, un site d’informations ghanéen, publie un article qui suscite une polémique en Côte d’Ivoire. Dans un contexte où une partie de l’opinion ivoirienne semble vouloir garder ses distances avec le conflit russo-ukrainien, l’article affirme que l’Ukraine aurait cherché à recruter des citoyens ivoiriens pour ses forces armées. Écrit sous ce qui semble être un prête-nom, l’article rapporte que plusieurs supposées affiches de recrutement auraient été aperçues dans les rues d’Abidjan. Ces affiches, aux couleurs jaune et bleu du drapeau ukrainien, auraient mis en avant une proposition alléchante : l’armée ukrainienne proposerait aux volontaires ivoiriens une prime de 3 000 dollars et “la résidence européenne” en échange de leur engagement.

Le 12 juillet 2024 Ghana Web publie une prétendue affiche de recrutement pour l’armée ukrainienne . Le document est factice ainsi que l’a confirmé l’ambassade d’Ukraine à Abidjan. © GhanaWeb

Seulement ces affiches n’ont pas été produites par les autorités ukrainiennes dont l’identité a été usurpée. Contactée, l’ambassade d’Ukraine dément formellement avoir été à l’origine de leur diffusion. “Depuis son ouverture en avril 2024, l’ambassade d’Ukraine en Côte d’Ivoire n’a mené aucune activité de ce type. L’ambassade ne procède pas à des recrutements [de volontaires] : une telle activité ne relève pas de ses compétences. Par conséquent, l’ambassade d’Ukraine ne peut être impliquée ni dans l’impression ni dans la commande de tels supports”, affirme l’ambassade d’Ukraine à Abidjan. Enfin, l’existence physique de ces affiches dans les rues d’Abidjan reste à prouver, elle n’a pas été constatée par l’ambassade d’Ukraine.

Au sein d’un consortium d’investigation réunissant The Continent, Forbidden Stories, All Eyes On Wagner et RFI, la rédaction des Observateurs de France 24 a pu déterminer que cette intox visant l’Ukraine et la Côte d’Ivoire provenait d’un réseau, chargé de mener des campagnes de désinformation et d’influence au profit de la Russie, connu sous le nom de la “Compagnie”. Notre enquête s’est basée sur une fuite de 76 documents internes à la « Compagnie », transmis de manière anonyme à la rédaction du média panafricain The Continent.

Une organisation dirigée par le service des renseignements extérieurs russe

Dirigée à l’origine par Evgueny Prigojine, la « Compagnie » est peu à peu passée sous le giron du service des renseignements extérieurs de la Russie (SVR) après le décès du fondateur de Wagner lorsque son avion a été abattu en août 2023. Le réseau apparaît être composé d’environ 90 spécialistes qui ont organisé des opérations d’influence dans près de 30 pays d’Afrique et d’Amérique latine. Les bureaux de l’organisation sont situés à Saint-Pétersbourg.

Rapports financiers, documents de stratégie globale, plans opérationnels des campagnes de désinformation, et même notes de frais… Cette fuite de documents de travail offre une vision détaillée du fonctionnement de la « Compagnie ».

La Côte d’Ivoire, “pays prometteur” pour les opérations de la « Compagnie »

Dans le cadre de son “projet Afrique” décrit dans un document définissant la stratégie de l’organisation daté de l’année 2023, la « Compagnie » a ainsi défini une stratégie d’influence à l’échelle du continent africain tout entier. L’organisation entend apporter son soutien aux “responsables politiques loyaux envers la Russie”, contrer l’influence de l’Occident et protéger les intérêts de Moscou.

Carte du Projet Africa de la « Compagnie » en 2023. En noir les pays où la « Compagnie » a déjà des projets implantés, en gris clair les pays prometteurs pour lancer des opérations. © The Continent, documents de la « Compagnie ».

Historiquement implantée en Centrafrique dès 2018, et dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) qui regroupe depuis 2023 le Mali, le Burkina Faso et le Niger, la « Compagnie » entend étendre son influence. Dans sa stratégie d’expansion, la Côte d’Ivoire figure parmi les “pays prometteurs pour lancer ses opérations”, ainsi que l’indique une carte du continent dans ses documents.

La Côte d’Ivoire est en effet dans le collimateur de la « Compagnie » : le pays est considéré par cette dernière comme faisant partie de “la sphère d’influence occidentale”. L’objectif affiché de la « Compagnie » est de l’en sortir en discréditant l’influence française et américaine. L’organisation reproche aussi à la Côte d’Ivoire sa position diplomatique, jugée semblable à celle de l’Union européenne “sur toutes les résolutions internationales concernant la question ukrainienne”.

Extrait de la fiche pays de la « Compagnie » consacrée à la Côte d’Ivoire dans le cadre du projet “Africa”. Le document est daté de l’année 2023. © The Continent, documents de la « Compagnie ».

Discréditer l’Ukraine en Côte d’Ivoire

L’Ukraine apparaît ainsi comme l’une des cibles prioritaires de la « Compagnie ». Dans les médias et sur les réseaux sociaux, entre mai et septembre 2024, la Russie a mené quatre opérations d’influence – pour faire la promotion de narratifs pro-russes – ou de désinformation – en diffusant des fausses nouvelles – visant la Côte d’Ivoire. Trois d’entre elles ciblaient explicitement l’ambassade d’Ukraine.

“Depuis sa création en avril 2024, l’ambassade d’Ukraine est régulièrement la cible de telles attaques, la première campagne ayant débuté dès mai 2024 — moins d’un mois après son inauguration“, confirme l’ambassade d’Ukraine à Abidjan.

Selon ce document interne daté de l’année 2024, la « Compagnie » a lancé quatre opérations d’influence ou de désinformation de mai à septembre 2024 contre la Côte d’Ivoire. © The Continent, documents de la « Compagnie ».

En mai 2024, la rumeur de la fausse campagne de recrutement de volontaires ivoiriens par l’ambassade d’Ukraine à Abidjan a commencé à se répandre sur les réseaux sociaux. Elle s’accompagne par la diffusion d’un prétendu avis de recrutement sur Facebook. Son authenticité est démentie par l’ambassade d’Ukraine. Cette campagne de désinformation se poursuit pourtant au mois de juillet 2024 avec la publication de l’article de Ghana Web à propos de la supposée apparition d’affiches de recrutement de l’ambassade d’Ukraine dans les rues d’Abidjan, dont l’authenticité est à son tour démentie par la chancellerie ukrainienne qui n’a d’ailleurs pas constaté leur présence à Abidjan.

Le 29 mai 2024 l’ambassade d’Ukraine à Abidjan dénonce la publication d’un faux avis de recrutement. Source Facebook

Au mois de septembre 2024, la photographie d’un prétendu tract d’invitation à un événement culturel censé avoir été organisé par l’ambassade d’Ukraine à Abidjan est diffusée sur Facebook et WhatsApp. L’événement est alors présenté sur les réseaux sociaux ivoiriens comme une manœuvre destinée à enrôler des citoyens africains dans le conflit en Europe. L’ambassade d’Ukraine a également formellement démenti l’authenticité du document.

Le 3 septembre 2024 l’ambassade d’Ukraine dénonce la publication d’un faux flyer à propos d’un prétendu événement musical. Source Facebook.

Une campagne de placement d’articles dans les médias

En plus de la diffusion de contenus trompeurs sur les réseaux sociaux, la « Compagnie » a financé la publication d’articles de presse reprenant les éléments de langage de sa propagande dans des médias africains. Les documents auxquels nous avons eu accès révèlent que dans le cadre du projet Magadan, une campagne d’influence originellement fomentée par les équipes d’Evgueni Prigojine, la « Compagnie » a organisé la diffusion de 49 articles visant directement la Côte d’Ivoire dans 22 médias, de mai à octobre 2024. Un média ivoirien a été aussi utilisé pour la publication de 14 articles ciblant d’autres pays d’Afrique.

L’organisation affirme avoir dépensé 39 800 dollars américains (environ 34 430 euros) pour la publication de ces articles. Soit environ 631 dollars (545 euros) par article. Si la « Compagnie » a pu financer directement certains médias et journalistes, l’organisation a pu également agir de manière plus discrète et dissimulée.

L’article de Ghana Web qui rapporte l’organisation d’une fausse campagne de recrutement en Côte d’Ivoire par l’ambassade d’Ukraine n’a ainsi pas été écrit par les journalistes du site d’informations ghanéen, ainsi que l’explique l’avertissement présent dans l’article. Il a été publié dans un espace réservé aux articles publi rédactionnels – dont Ghana Web facture la publication 250 dollars américains (215 euros) – ou pour les contributeurs externes à la rédaction. Contacté sur les conditions de publication de cet article, Ghana Web ne nous avait pas répondu au moment de la publication de cet article. Les documents financiers de la « Compagnie » indiquent que cette dernière a dépensé 700 dollars américains pour la publication de l’article paru sur Ghana Web.

Selon un rapport financier de la « Compagnie », l’organisation a dépensé 700 dollars américains pour la publication de l’article de Ghana Web sur de prétendus affiches de recrutement de l’armée ukrainienne à Abidjan. © The Continent, documents de la « Compagnie ».

Des articles gratuits envoyés aux rédactions

La « Compagnie » apparaît également avoir financé un autre mode de placement d’articles qui a pu abuser plusieurs rédactions : la fourniture gratuite d’articles de correspondants.

Un média ivoirien reconnu a ainsi publié de mai à octobre 2024, 18 articles transmis par la « Compagnie ». Le réseau a annoncé avoir déboursé 10 200 dollars américains pour leur diffusion. Requérant l’anonymat, le journaliste du média ivoirien chargé de la publication de ces articles assure à la rédaction des Observateurs qu’il ignorait qu’ils avaient été rédigés par un service de renseignement russe. Il affirme aussi ne pas avoir été rémunéré pour leur diffusion :

“À mon niveau, je n’ai pas reçu ces sommes que vous mentionnez. Peut-être qu’un intermédiaire a pu percevoir ces sommes mais j’ai souvent publié ces articles de bonne foi sans vouloir jouer dans le camp de la propagande pro-russe et encore moins dans le canevas anti-occidental notamment anti-français. D’ailleurs je ne les publiais pas tous. Surtout quand j’estime que les informations contenues sont difficilement vérifiables.”

Le journaliste explique que les articles attribués à la « Compagnie » n’ont pas ainsi été écrits par des journalistes de sa rédaction mais par des “correspondants particuliers” – ainsi qu’il est mentionné dans la signature des auteurs des 18 articles, c’est-à-dire des contributeurs extérieurs à titre gracieux.

“Il s’agit d’auteurs qui souhaitent écrire chez nous à propos par exemple d’un événement, ils nous font des propositions que nous relisons. Ils ne reçoivent pas de rémunération de notre part. Mais je ne connais pas personnellement ces auteurs. Tous ont introduit ces articles par un intermédiaire qui est pour nous un fournisseur de contenus. Peut-être que ces auteurs traitent avec lui [pour être rémunérés]”, explique le journaliste du média ivoirien.

Marc-André Boisvert, analyste chez Chronos Europe, une société spécialisée dans les services de communication et digitaux, décrypte l’utilisation de ces articles gratuits dans certains médias ivoiriens :

“En Côte d’Ivoire, certains journaux sont dédiés à la promotion d’un homme politique en particulier. Ils prennent un peu n’importe quoi comme articles pour faire du remplissage, une fois qu’ils ont fait la promotion de l’homme politique qu’ils soutiennent dans leurs pages. C’est là où ces réseaux de désinformation marchent bien en Côte d’Ivoire, ils n’hésitent pas à envoyer à ces journaux des articles gratuits.”

Si la publication d’articles de contributeurs non rémunérés n’est pas toujours trompeuse, cette pratique est ainsi fréquemment détournée.

Ainsi que nous avons pu le déterminer dans le volet de l’enquête que nous consacrons aux médias utilisés par la « Compagnie », lorsque des contributeurs indépendants ne sont pas payés par les médias qui publient leur contribution, ils le sont par des commanditaires externes qui rémunèrent alors le placement d’un article faisant leur promotion.

Polariser les débats

L’un de ces articles écrit par un de ces supposés correspondants, et publié le 4 septembre 2024, a relayé la rumeur de l’organisation d’un prétendu événement culturel musical par l’ambassade d’Ukraine à Abidjan. Selon cet article, la tenue présumée de cet événement aurait provoqué la colère de certains internautes qui la considéraient comme une ingérence étrangère. Si le lancement de cette rumeur était en fait une opération de désinformation montée par la « Compagnie » – comme l’indiquent ses documents internes – l’article semblait avoir provoqué une inquiétude réelle chez certains internautes ivoiriens par rapport à la guerre russo-ukrainienne.

“L’opinion, je ne dirais pas dominante mais souvent exprimée par une frange importante des Ivoiriens sur les réseaux sociaux, apparaît dans cet article. À savoir que nous voulons être loin de cette guerre”, affirme le journaliste du média ivoirien qui a publié cet article. Interrogé sur ce phénomène, Marc-Antoine Boisvert avertit qu’il ne faut cependant pas exagérer l’importance du sujet ukrainien au sein de l’opinion ivoirienne.

Les publications de la « Compagnie » ne diffusent ainsi pas exclusivement de la désinformation flagrante. Elles visent souvent à faire la promotion des narratifs pro-russes et pro-AES [Alliance des États du Sahel]. Il s’agit aussi de polariser les débats au sein de l’opinion ivoirienne, dont le terrain est déjà propice aux divisions. Mohamed Kebe, journaliste et fact-checkeur ivoirien l’explique :

“La Côte d’Ivoire est divisée sur les questions d’opinion politique. Ainsi, lorsqu’on appartient à l’opposition, on a tendance à critiquer tout ce que fait le pouvoir en place, que ce soit bien ou mal. De la même manière, lorsqu’on est du côté du pouvoir, on rejette souvent les positions de l’opposition.

Aujourd’hui, il existe donc des narratifs alimentés par une partie de la population. Comme certains n’apprécient pas le pouvoir en place, ils peuvent s’associer à des discours ou à des contenus pro-russes, notamment diffusés par des comptes pro-AES, et contribuer à les relayer.“

Des campagnes “un peu bâclées”

Quelle est l’efficacité réelle de ces campagnes visant l’Ukraine en Côte d’Ivoire ?

Les experts interrogés par notre rédaction sont plutôt partagés. Les fausses campagnes de recrutement de volontaires ivoiriens par l’ambassade d’Ukraine en 2024 ont pu faire “beaucoup de bruit” sur les réseaux sociaux, estime Mohamed Kebe.

Dans ses documents internes, en dehors des réseaux sociaux et des médias, la « Compagnie » se vante aussi d’avoir réussi à lancer des opérations de désinformation dans le champ physique comme le collage d’affiches de recrutement pour l’armée ukrainienne dans les rues d’Abidjan. Mais ces actions supposément exécutées dans le monde réel – il reste à prouver qu’elles ont bien été réalisées – semblent avoir eu un effet très limité. “Je n’ai pas vu ces affiches à Abidjan”, confirme Mohamed Kebe. L’ambassade d’Ukraine à Abidjan affirme aussi n’avoir pas constaté leur présence dans les rues de la capitale économique ivoirienne.

En définitive, la désinformation contre l’Ukraine en Côte d’Ivoire n’aura suscité que “très peu de réactions“ et eu aucun impact significatif sur l’opinion ivoirienne, juge pour sa part Marc-André Boisvert. L’analyste explique:

 “Les attaques sur la rencontre entre le président Alassane Ouattara et Zelensky [en juin 2024] ont été davantage reprises, mais sans réelle incidence politique.

On a de plus en plus l’impression que ces contenus ne visent pas prioritairement les Ivoiriens. Ils semblent plutôt chercher à convaincre des publics extérieurs — comme les pays de l’AES — que le gouvernement ivoirien est sur la mauvaise voie et qu’il est trop aligné avec l’Occident. On retrouve souvent, en toile de fond, des narratifs autour d’un supposé complot permanent de la France [contre les pays de l’AES].

Les Ivoiriens sont beaucoup plus immunisés à ce genre de campagne, qui sont parfois un peu bâclées.

(FRANCE 24)

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