Arnaud Boni (spécialiste en sécurité incendie): « La prévention doit devenir un réflexe collectif pour réduire les incendies »

L’expert en sécurité incendie, spécialiste en système de détection et alarme incendie, présente des stratégies innovantes pour prévenir les incendies.
Quelle analyse faites-vous aujourd’hui de la situation des incendies récurrents en Côte d’Ivoire ?

La situation est clairement préoccupante, voire alarmante. Depuis 2017, nous observons une progression constante du nombre d’incendies sur l’ensemble du territoire national. Les données officielles issues du Groupement des sapeurs-pompiers militaires et de l’Office national de la protection civile indiquent qu’en moyenne, 2 000 cas d’incendie sont enregistrés chaque année. Et encore, ce chiffre ne prend pas en compte les incendies non déclarés, notamment dans les zones rurales ou les quartiers reculés. En 2023, les incendies représentaient près de 10 % des interventions des sapeurs-pompiers. En 2025, ce taux a encore augmenté. Cette évolution est liée à plusieurs facteurs, notamment la forte urbanisation, souvent anarchique, et le manque de culture de prévention.

Quels sont les types d’incendie les plus fréquents en Côte d’Ivoire ?

Les incendies domestiques arrivent largement en tête, avec plus de 60 % des cas. Cela signifie que le principal danger se trouve dans nos maisons. Ensuite, viennent les incendies industriels, qui représentent plus de 20 %, puis les incendies commerciaux, entre 10 et 15 %. Dans les ménages, les causes principales sont les fuites de gaz domestique et les défaillances électriques. Beaucoup d’habitations sont anciennes, avec des installations électriques vétustes qui ne font pas l’objet d’un entretien régulier. Les câbles peuvent être endommagés par des rongeurs ou simplement usés par le temps, ce qui augmente considérablement les risques. Dans les industries, le problème vient souvent du stockage inadéquat de produits inflammables ou chimiques. Il y a également la négligence humaine : un mégot de cigarette mal éteint, une bougie laissée sans surveillance, ou encore une manipulation imprudente de produits dangereux. Enfin, il ne faut pas négliger les incendies criminels. Certains sinistres sont déclenchés volontairement, parfois dans le but de percevoir des indemnisations. Ces cas font l’objet d’expertises approfondies.

Qu’en est-il des feux de brousse ?

Les feux de brousse sont généralement liés à la négligence humaine, même s’il existe aussi des cas volontaires. Pour comprendre leur origine, il faut évoquer le concept du « triangle du feu ». Trois éléments sont nécessaires : un combustible (herbes sèches, bois, feuilles mortes), une source de chaleur, et de l’oxygène. Dans les zones rurales, ces conditions sont souvent réunies, surtout en période de forte chaleur. Un simple mégot de cigarette jeté dans la nature peut déclencher un incendie. Par ailleurs, certains feux sont intentionnels, notamment dans des conflits liés aux terres agricoles.

Dans quelles conditions une victime peut-elle être dédommagée après un incendie ?

Le dédommagement dépend d’une expertise rigoureuse. Après l’intervention des sapeurs-pompiers, des experts se rendent sur les lieux pour analyser les causes du sinistre. Ils effectuent des prélèvements et des analyses afin de déterminer si l’incendie est d’origine accidentelle ou volontaire. Si l’incendie est accidentel, la victime peut être indemnisée par son assurance, sous réserve des clauses du contrat. En revanche, si l’incendie est jugé volontaire, aucun dédommagement n’est possible. Il est donc essentiel que les premières interventions n’effacent pas les traces du sinistre, afin de permettre une analyse fiable. D’où l’importance de préserver les indices après le sinistre.

Les moyens d’intervention actuels sont-ils adaptés à l’ampleur du phénomène ?

Les moyens existent, mais ils ne suffisent pas à eux seuls. Il ne faut pas penser que la présence des sapeurs-pompiers garantit l’absence d’incendie. Leur rôle est d’intervenir une fois le feu déclaré. La véritable solution réside dans la prévention. Chaque citoyen doit être conscient des risques dans son environnement. Identifier ces risques et disposer d’équipements de base peuvent permettre de maîtriser un incendie dès ses débuts. Si un départ de feu est détecté à temps, il peut être maîtrisé en quelques minutes.

Comment prévenir efficacement les incendies ?

La prévention repose sur trois éléments essentiels : les moyens matériels, les moyens humains et la sensibilisation. Sur le plan matériel, il faut installer des équipements de détection (détecteurs de fumée, de gaz) et des moyens d’extinction (extincteurs, systèmes automatiques). Sur le plan humain, il est impératif de former les usagers à l’utilisation de ces équipements. Faire d’eux des personnes formées qui peuvent agir rapidement avant l’arrivée des secours. Enfin, la sensibilisation doit être continue. Comprendre le phénomène du feu permet d’adopter des comportements responsables.

Quel rôle jouent les nouvelles technologies dans ce domaine ?

Elles sont essentielles. Aujourd’hui, des capteurs permettent de détecter un incendie dès ses premières manifestations (chaleur ou fumée). Certains systèmes peuvent même envoyer des alertes en temps réel via Internet. Ces technologies permettent d’intervenir rapidement et de limiter les dégâts. Ainsi, même en étant à distance, une personne peut être informée immédiatement d’un départ de feu. Les nouvelles technologies jouent donc un rôle déterminant. Au total, ces innovations permettent d’intervenir rapidement et de limiter considérablement les dégâts.

La population ivoirienne est-elle suffisamment sensibilisée ?

Malheureusement, non. La culture de prévention reste encore faible. Beaucoup de personnes, y compris des chefs d’entreprise, ne prennent pas en compte les risques d’incendie dès la conception de leurs bâtiments. La sécurité incendie devrait être intégrée dès la phase de planification, avec des plans validés par des experts. Or, ce n’est souvent qu’au moment des contrôles ou des certifications que ces questions sont prises en compte. Cela pose un véritable problème structurel.

Que dit la réglementation en matière de sécurité incendie ?

La Côte d’Ivoire dispose d’un cadre réglementaire clair. Le code du travail, les décrets et les arrêtés imposent aux employeurs de garantir la sécurité de leurs employés. Cela inclut l’installation d’équipements de sécurité, la formation du personnel et la mise en place de dispositifs d’évacuation. En cas de manquement, la responsabilité pénale de l’employeur peut être engagée.

En dépit des dispositions en vigueur, certaines personnes s’adonnent au transvasement du gaz butane. Une pratique pourtant dangereuse.

Oui, extrêmement dangereux. Cette pratique est illégale et réalisée sans équipements adaptés. Le gaz est un combustible hautement inflammable, et les conditions de manipulation favorisent les risques d’explosion. Les personnes qui s’y adonnent mettent leur vie et celle des autres en danger. Il est fortement déconseillé de pratiquer ce type d’activité.

C’est pourquoi il faut intensifier les campagnes de sensibilisation.

Oui, sans hésiter. La sensibilisation doit être continue. Nous avons d’ailleurs mis en place des ateliers de formation appelés « Fire Workshop » pour renforcer la culture de prévention. Plus les populations seront formées, plus elles développeront des réflexes qui sauveront des vies. L’objectif est donc de développer des réflexes et des automatismes face aux risques d’incendie. Plus les populations sont informées, plus elles sont capables de réagir efficacement.

Quels conseils pourriez -vous donner aux populations ?

J’invite chacun à adopter des comportements responsables. Il faut identifier les risques dans son environnement, installer des détecteurs de fumée ou de gaz, disposer d’extincteurs et se former à leur utilisation. En cas de doute, il est préférable de faire appel à des experts. La lutte contre les incendies est une responsabilité collective. Les pompiers interviennent en dernier recours, mais la première barrière reste la prévention. Si chaque citoyen adopte les bons réflexes, si les entreprises respectent les normes, et si l’État renforce la sensibilisation, il est possible de réduire significativement le nombre d’incendies en Côte d’Ivoire.

 

SOURCE : Fratmat

Comments (0)
Add Comment