Algérie : réconciliation proclamée et politique de la main tendue

À l’occasion de Yennayer, le président Abdelmadjid Tebboune a relancé l’argument de la réconciliation nationale en annonçant la régularisation de ressortissants algériens en situation irrégulière à l’étranger, une initiative présentée comme humanitaire mais qui soulève de lourdes interrogations politiques et sociales.

À la faveur des célébrations de Yennayer, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a remis en scène un thème central du récit politique algérien : l’appel à la patrie et la main tendue de l’État à ceux qui se sont éloignés du pays. Selon un communiqué du Conseil des ministres, il a été décidé de régulariser la situation de certains Algériens à l’étranger, notamment des jeunes en situation administrative précaire, à condition qu’ils s’engagent à « ne pas récidiver ».

Présentée comme un geste de clémence et d’unité nationale, cette initiative s’inscrit dans une rhétorique bien rodée, celle d’un État se posant en ultime refuge pour des citoyens décrits comme « trompés » ou « instrumentalisés » par des forces hostiles. Le discours officiel insiste sur la détresse sociale de ces jeunes, réduits, selon les autorités, à la pauvreté et à des emplois dégradants hors de leur pays.

Mais cette lecture univoque occulte une réalité plus complexe : celle d’une émigration largement motivée par le chômage, le manque de perspectives économiques et la défiance envers les institutions.

La référence explicite à la réconciliation nationale et à la loi de la Rahma vise à inscrire cette décision dans la continuité historique d’une politique ayant mis fin à la décennie noire. Toutefois, l’analogie montre ses limites. La réconciliation des années 2000 répondait à une guerre civile d’une violence extrême ; la situation actuelle relève davantage d’un malaise socio-économique profond et durable, que des gestes symboliques peinent à traiter à la racine.

Le pouvoir convoque également l’exemple d’anciens militants du MAK, présentés comme repentis et réintégrés dans le giron national. Là encore, la narration officielle privilégie une lecture sécuritaire, opposant une Algérie stable à des forces de déstabilisation extérieures, notamment basées à l’étranger. Cette approche tend à réduire toute dissidence ou tout départ à une manipulation hostile, au détriment d’une analyse critique des causes internes.

Dans le même temps, le discours présidentiel met en avant les ambitions économiques du pays, évoquant de grands projets miniers et industriels destinés à faire de l’Algérie une nation émergente. Ces annonces, régulièrement mises en avant, contrastent avec la persistance d’un chômage élevé, en particulier chez les jeunes, et avec une économie encore fortement dépendante des hydrocarbures.

La « main tendue » du chef de l’État apparaît ainsi comme un geste à double lecture. D’un côté, elle offre une issue administrative à des situations humaines réelles. De l’autre, elle s’inscrit dans une stratégie politique visant à réaffirmer l’autorité morale de l’État, à neutraliser les critiques venues de l’extérieur et à renforcer un récit national fondé sur l’unité face à des ennemis désignés.

Sans réformes structurelles profondes ni ouverture politique tangible, cet appel à la patrie risque de rester un symbole, plus qu’une réponse durable aux fractures qui traversent la société algérienne.

SOURCE:APANews

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