Acquisition de téléphones portables à crédit : L’invasion des nouveaux ‘‘margouillats’’ du numérique
Elle se mélange aux bruits des véhicules, aux cris des apprentis gbaka en quête de clients et aux appels incessants des marchands ambulants. Il est exactement 10 heures 33 minutes, ce 16 janvier. Devant le baffle, une affiche résume le message : « Acheter maintenant, payer plus tard ». Curieux, nous prenons des renseignements auprès d’une vendeuse d’agbalaklo et de chips à la banane installée à quelques mètres. Elle nous oriente vers l’entreprise a fait l’annonce.
À l’intérieur du magasin, Alban Gueu, commercial qui se présente comme respon- sable de la structure, nous reçoit. Sans détour, il explique que l’achat à crédit concerne uniquement trois marques de téléphone : Infinix, Tecno et Itel, avec des prix variant de 50 000 à 145 000 Fcfa.
Le principe est simple : pour un téléphone, le client verse 30% du montant du téléphone et remet une pièce d’iden- tité pour l’enregistrement. Il choisit ensuite une durée de remboursement allant d’un à six mois. Une fois l’accord conclu, il repart immédiate- ment avec le téléphone et commence à rembourser chaque mois, à date fixe.
Mais Alban Gueu insiste sur un point central du contrat : les intérêts. « Il faut savoir qu’il y a des intérêts qui s’ajoutent. Par exemple, un téléphone de 50 000 Fcfa peut te revenir à 61 000 ou 62 000 Fcfa selon la durée choisie », explique-t-il. Pour un téléphone de 145 000 Fcfa, le mécanisme est détaillé avec précision. Il explique que sur trois mois, le client verse 45 000 Fcfa au départ puis 44 000 Fcfa par mois ; pour quatre mois, tou- jours 45 000 Fcfa d’avance puis 34 200 Fcfa par mois ; pour cinq mois, 29 000 Fcfa par mois et enfin sur six mois, 25 000 Fcfa par mois.
« Si vous faites la somme totale de chaque échéance de paiement, vous verrez que plus le paiement est long, plus le téléphone revient cher. Voilà pourquoi on déconseille les six mois. Pas parce que ça ne nous arrange pas, mais parce que le client finit par se lasser et ça crée des discus- sions. Le mieux, c’est quatre mois », conseille-t-il.

Selon lui, 7 à 8 clients par jour prennent un téléphone à cré- dit. Un succès qu’il explique par les réalités économiques : « Ce n’est pas tout le monde qui peut payer cash ». L’avantage de ce mode de paiement, fait remarquer Al- ban Gueu, est que les clients qui s’y adonnent bénéficient d’une garantie de six mois sur l’écran de leur portable et de treize mois sur les pannes, prises en charge par les marques elles-mêmes.
Pendant notre échange, Kouao Lucie, une cliente, intervient. Elle évoque l’expérience des membres de sa famille : « Mes frères et sœurs ont pris des téléphones à crédit. Ils se sont engagés à payer chaque fin de mois, mais ils ne payaient pas. Un matin, leurs téléphones ont été bloqués, on ne pouvait plus les appeler. Si tu as l’argent, il vaut mieux payer directement », confie-t-elle, sous le regard silencieux du commercial.
Puis une autre cliente, elle aussi attirée par le marketing de l’appareil, se joint à nous pour des renseignements sur les portables à crédit. Elle explique qu’elle a l’intention de prendre l’un des smartphones pour démarrer son commerce de vente en ligne. Après l’exposé du vendeur, elle lui signifie qu’elle part faire ses courses et promet de revenir pour voir de plus près lequel des téléphones lui conviendrait.
Les acteurs invisibles derrière les vitrines
Le lendemain, direction Abobo, dans les environs de la mairie. Dans une agence dénommée Fezotech Ivory Coast Limited, nous cherchons à savoir si l’achat à crédit y est également pratiqué. À l’entrée, un baffle invite les clients à venir prendre des téléphones à crédit, tout comme à Adjamé.
La commerciale, Mariette Bahi, nous informe que l’agent chargé du crédit n’est pas encore arrivé. Elle nous apprend surtout un élément clé : les magasins ne portent pas eux-mêmes le crédit. Selon elle, cette politique est initiée par les trois marques de téléphone et mise en œuvre par une entité appelée EasyBuy, dont les agents sont présents dans les points de vente.
Dans un autre magasin, nous rencontrons Angèle Kambiré, agente d’EasyBuy. Elle explique le fonctionnement réel du système : « Quand un client prend un téléphone à crédit, EasyBuy paie immédiatement le téléphone au magasin. Par exemple, pour un téléphone de 100 000 Fcfa, le client verse 30 000 Fcfa et nous donnons les 70 000 F Cfa restants au vendeur. Le remboursement se fait ensuite entre le client et nous. »
En cas de panne, le service après-vente des marques intervient. EasyBuy, de son côté, installe des applications de contrôle à distance. « Si le client ne respecte pas les échéances, nous pouvons bloquer le téléphone », précise-t-elle.
À la question de savoir où se trouve le siège de cette entité, la jeune dame répond que la structure n’a pas de représentations en Côte d’Ivoire. Selon elle, elle serait installée au Burkina Faso et serait joignable via sa page Facebook ou à travers les numéros figurant sur les prospectus.
Par ailleurs, un autre agent nous confie sous le couvert de l’anonymat que pour être recruté, il a déposé son curriculum vitae à Treichville où se trouve la base de formation de l’entreprise. Après renseignement, lorsque nous nous sommes rendus au lieu indiqué, les personnes qui nous ont reçus ont refusé toute prise de parole dans la presse sur le sujet, déclarant que leur responsabilité se limite uniquement à la formation des agents déployés sur le terrain.
Entre soulagement financier et désillusion
Le 16 décembre 2025, Touré Moussah, éleveur vivant à Adzopé, a pris un téléphone de 50 000 Fcfa à crédit pour un remboursement de 67 564 Fcfa sur une durée de quatre mois. Le 16 janvier 2026, jour de notre rencontre, il vient de verser pour la première fois la somme de 13 141 Fcfa mensuels comme convenu. Pour lui, le système est avantageux.
« Même les riches prennent des prêts. Le problème, ce n’est pas le crédit, c’est de ne pas respecter ses engagements. Moi, ça m’arrange. Je peux avoir un téléphone sans m’étouffer financièrement », affirme-t-il.
Mais tous les parcours ne sont pas aussi fluides. Dogui Marcelin raconte une expérience bien différente. Il avait pris un téléphone de 50 000 Fcfa à rembourser 74 443 Fcfa sur six mois. Après avoir versé les 15 000 Fcfa initiaux, il dit avoir payé 10 000 Fcfa pendant six mois directement auprès des agents qui effectuaient le remboursement de son prêt via l’application installée sur son smartphone.
« À peine deux jours après le paiement, on a bloqué mon téléphone. Quand tu effectues le paiement en tant que client, tu n’as aucun moyen de vérifier que le paiement a été effectif. Ils me rassuraient en disant de rentrer, que le téléphone serait activé dans les heures à venir. Effectivement, j’arrivais à l’utiliser pendant deux ou trois jours et ça se bloquait à nouveau. Finalement, j’ai abandonné le téléphone. Le premier agent auprès de qui j’ai pris le téléphone a été renvoyé. Le deuxième aussi. Je ne sais plus auprès de qui me plaindre. Le propriétaire du magasin, lui, est toujours là. Plus tard, il m’a dit que l’agent avait été remplacé pour détournement d’argent », explique-t-il.
Selon lui, l’absence de représentations claires en Côte d’Ivoire complique les recours. « Je ne conseille pas ce système. Si tu as l’argent, paie cash. » prévient-il.
À Treichville, l’iPhone aussi se vend à crédit
Au marché de téléphones mobiles de Treichville, un autre système existe pour les iPhones, porté par une entité appelée Ego. Ici, le paiement se fait sur douze semaines avec un apport initial de 40 % et le dépôt des documents d’identité. Les prix, sans intérêts affichés, varient de 120 000 à 960 000 Fcfa, tandis que les montants de remboursement avec intérêts vont de 156 000 F Cfa à 1 200 000 Fcfa.

N’Guetia Leticia, étudiante que nous avons rencontrée sur place, est venue pour débloquer son téléphone qu’elle n’arrive pas à manipuler après avoir procédé au paiement. « J’ai pris un premier iPhone 13 que j’ai payé, mais je l’ai perdu. J’ai alors commandé un deuxième qu’ils sont venus me livrer. Comme premier versement, j’ai payé 76 000 Fcfa et chaque semaine je donne 15 250 Fcfa. Le paiement cash est mieux. Je ne veux plus me mettre dedans parce que si tu ne paies pas quand le délai arrive, on coupe le téléphone. Même après le paiement, tu dois les appeler en vain. Tant que tu ne te déplaces pas, c’est pareil. Aujourd’hui par exemple j’ai payé depuis 8 heures et jusqu’à 16 heures rien. J’ai dû me déplacer pour que ce soit réglé. »
Selon la jeune fille, un autre souci intervient après le déblocage du téléphone : la perte de toutes ses données, notamment les numéros de contact et les photos, sans compter les pénalités de 200 Fcfa ou 300 Fcfa qui s’ajoutent à chaque retard de paiement.
Au sujet de la perte des données après la réinitialisation du téléphone par l’agence de crédit, Oumar Koné, l’un des vendeurs de téléphones en collaboration avec l’entreprise, fait savoir qu’en cas de panne ou de dysfonctionnement dans l’utilisation du téléphone, le client doit s’adresser directement au magasin dans lequel il a acquis le téléphone et ne doit en aucun cas associer la structure de crédit au problème. « C’est normal que le client perde ses données parce que le téléphone a été initialisé. Ego n’a rien à voir dans ce cas », a-t-il tranché.
Bien que ce système soit aujourd’hui répandu dans tous les coins de rue à Abidjan, ce mode de paiement, selon Koffi Joseph, infographe, est pratiqué depuis plusieurs années par les maisons de téléphonie avec le même procédé. Il dit avoir déjà acheté un smartphone à crédit dans l’une des agences au Plateau, dans l’une des maisons de téléphonie mobile, décrivant un système similaire à celui des précédentes entités.
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- La question de la protection des données
« Le système qu’ils installent est semblable à un GPS, qui permet de savoir où se trouve une voiture sans sa voir qui la conduit. Il faut que le téléphone soit traçable afin que, si tu ne payes pas, ils puissent te retrouver. En gros, le système qu’ils installent est un traceur. Ils prennent les coordon nées du client et le numéro de série de l’appareil pour pouvoir le bloquer. Quand tu ne réagis pas, ils t’appellent. Pour moi, quand j’ai payé, ils m’ont proposé un prêt », a-t il dit. Avant d’ajouter : « Avec ce système, ils ne peuvent pas avoir accès aux données personnelles du détenteur du téléphone.
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- Des taux d’intérêt excessifs
Le parallèle entre ces usu riers que l’on retrouve dans les rues du Plateau et ceux présents dans les points de vente de téléphones portables est frappant : ils prêtent avec rapidité. Puis ils le font en dehors du cadre légal, sans respec ter les conditions souvent contraignantes exigées par les banques. Leur mode de remboursement reste le même : le paiement éche lonné. Mieux, ils sont les seuls maîtres dans l’art du calcul de leur taux d’intérêt.
Ils te diront qu’il faut verser un taux d’intérêt de 30 % ou plus, mais si tu essaies d’appliquer les méthodes mathématiques apprises à l’école, ils te remettent à ta place en te faisant savoir que seules leurs applica tions et leurs agents sont habilités à effectuer le calcul adapté à chaque type de té léphone. Leur seul moyen de pres sion actuel pour pousser le client à payer à temps est de couper l’utilisation du téléphone, l’empêchant d’avoir accès à ses données personnelles comme ses contacts, photos et autres.
Mais qu’en sera-t-il dans les années à venir face aux clients malins refusant de s’acquitter de leur part du contrat, ou ceux épuisés par le paiement des taux d’in térêt accumulés ? Vu qu’ils détiennent des coordon nées essentielles permet tant de mettre la main sur leurs bénéficiaires. Disons donc bienvenue aux « margouillads » du numérique .
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- Que dit la loi ?

L’ordonnance n°2013 662 du 20 septembre 2013 relative à la concurrence, signée par le Président de la République sur rapport du ministre du Commerce, de l’Artisanat et de la Promo tion des Pme, indique en son article 2 que : « Les prix des biens, produits ou services échangés en Côte d’Ivoire sont librement dé terminés par le jeu de la concurrence ».
En effet, selon une source au niveau de la direction générale du commerce in térieur, ayant requis l’ano nymat, cet article montre que les prix des marchan dises en Côte d’Ivoire sont fixés par chaque vendeur en fonction de la concurrence ainsi que de l’offre et de la demande. « Si quelqu’un vend son bien, il est libre de fixer son prix », a-t-il affirmé. Par ailleurs, il a ajouté qu’ à côté de cette ordonnance, il existe le décret n°92-50 du 29 janvier 1993 por tant réglementation de la concurrence et des prix, si gné par le Président de la République sur rapport du ministère de l’Industrie et du Commerce.
En son ar ticle 6, il stipule que : « Les vendeurs qui effectuent des ventes au détail à crédit ou par paiement échelonné, sous quelque forme que ce soit, sont tenus de fournir à toute personne sollicitant un crédit, un échéancier préci sant : a) le montant maximal du crédit susceptible d’être ac cordé par rapport au prix au comptant du bien vendu ; b) la durée du crédit et les modalités de remboursement c) le montant global des frais et agios à payer par l’ache teur ; d) le prix total en espèces et à crédit de l’article ».
Il a expliqué que cela signifie que ce décret oblige les ven deurs au détail, notamment les vendeurs de téléphones, à fournir toutes les informa tions nécessaires aux clients lorsqu’ils souhaitent leur vendre un produit à crédit. « C’est donc au marchand qu’il revient de fixer le prix de sa marchandise. Ils n’ont pas besoin de venir déclarer spé cifiquement cette activité. La seule obligation est de décla rer leur entreprise au Centre de promotion des investisse ments en Côte d’Ivoire (Cepi ci) et de payer leurs impôts », a-t-il clarifié
SOURCE : Fratmat