En une dizaine d’années, le jeune paysan avait réalisé une plantation de cacao qui lui rapportait des revenus suffisants, et bâti une belle petite famille avec femme et enfants. Il était d’ailleurs un des premiers jeunes de sa génération à franchir la barre de la tonne en une récolte de cacao.
Ce retour à la terre réussi avait fait de TB un exemple. Tout semblait aller si bien, quand l’homme a commencé à ‘‘flirter’’ avec la cigarette. En quelques mois, le planteur est devenu un accroc au tabac. La rumeur sur le basculement de l’homme dans la drogue a commencé à circuler. Les signes de l’addiction de TB aux stupéfiants n’ont pas tardé à se dessiner sur son physique. Tignasse déglinguée, denture jaunie et noircie par endroits, cernes prononcés, etc.
C’est avec stupéfaction que la communauté a appris, dans les mois suivants, que TB a mis sa plantation de cacao en gage pour quelques années. Une garantie qu’il a prolongée avant son terme pour satisfaire sa forte dépendance à la cigarette et à la drogue. De gage en gage, il se raconte aujourd’hui que TB a finalement cédé son champ au prêteur sur gage pour une période de 16 ans. L’homme n’est plus que l’ombre de de lui-même. Devenu violent, sa femme s’est vue obligée de le quitter et de partir avec les enfants.
Du paysan prospère et inspirant qu’il était, TB est devenu en moins de cinq ans, un individu vivotant, sans ressource, quémandant, ici et là, une cigarette ou un verre de ‘‘Koutoukou’’ (une liqueur locale à base de vin de palme) dans les bistrots.
L’exemple de TB est symptomatique d’un phénomène qui gagne du terrain dans le monde paysan. Celui du ravage du tabac et de la drogue parmi la jeune génération de planteurs. « On ne comprend plus rien. Les bras valides, qui doivent assurer la relève et maintenir le rang de premier producteur mondial de cacao de la Côte d’Ivoire, sont en train de sombrer dans la drogue et l’alcool », dénonce William Gnadou, cadre de banque à la retraite.

L’ancien banquier, propriétaire d’une dizaine d’hectares de cacao et d’une quarantaine d’hectares de palmiers à huile dans zone de Sago, une sous-préfecture du département de Sassandra, dit constater avec désolation le désintérêt de la nouvelle génération pour l’agriculture. « Ces jeunes semblent plutôt heureux de paresser, de se pavaner cigarette au bec et de fréquenter les bistrots et les fumoirs », fustige le retraité. Il rapporte qu’à cause de cette situation, de nombreux parents, sous le poids de l’âge, sont contraints de confier leurs champs à des contremaîtres (allogènes) au détriment de leur progéniture.
Du cannabis à la place des cultures de rente
C’est ce qu’a fait KL, planteur de cacao à Divo. Le septuagénaire a dû responsabiliser un de ses travailleurs quand il a senti qu’il n’avait plus la force d’assurer la gestion quotidienne de la plantation. « J’avais confié le champ à mon premier fils. J’ai compris tout de suite qu’il détournait l’argent, pour le gaspiller dans l’alcool et la cigarette. On m’a même soufflé qu’il fume la drogue. Je ne croyais pas jusqu’au jour où il a voulu me porter main parce qu’il voulait plus d’argent », explique le paysan avec dépit.
Ce que craint par-dessus tout KL, c’est ce qu’il adviendra de sa plantation lorsqu’il ne sera plus de ce monde. « Ma femme n’est plus. Mes deux filles travaillent et vivent en ville dans leurs foyers. Mon seul héritier ne me rassure pas. J’ai le sentiment qu’il attend ma mort pour tout dilapider », maugrée-t-il.
Pour le vieux paysan, l’amour des euphorisants chez bon nombre de jeunes dans les villages, de nos jours, est une réelle menace pour l’équilibre social en milieu rural. « On ne peut même plus les appeler les bras valides. Au bout de quelques années, on les voit affaiblis par la cigarette et la drogue. Ils n’ont même pas la force de tenir une machette. Je crains qu’à la longue, nos descendants n’aient plus le contrôle de nos champs », alerte KL.
Même quand ils héritent des plantations familiales, certains jeunes, addicts au tabac, à la drogue et/ou à l’alcool, n’hésitent pas à tout brader. Il s’appelait Kouakou ; ‘‘Léguen’’ pour ses amis. Le jeune homme avait hérité d’une quinzaine d’hectares de cacao après le décès de son père. Sa mère était décédée quelques années avant.
Adepte de la cigarette, de l’alcool, des joints et de la belle vie, Léguen, avec les nouveaux moyens dont il disposait désormais, a tout de suite nourri l’idée de quitter le campement, à une vingtaine de kilomètres de Soubré pour s’installer en ville. Bien avant, il a morcelé la plantation et a mis chaque compartiment en location. Il renouvelait ou prolongeait régulièrement les contrats de gage pour assouvir ses addictions.
Finalement, Léguen s’est retrouvé à court de ressources avant la fin des gages. Rongé par la maladie, il est décédé en 2020. L’histoire de Kouakou est contée par un de ses amis, répondant aux initiales de KM.
Ce dernier affirme, par ailleurs, que le phénomène prend de l’ampleur dans les contrées rurales. « Il y a des gens qui cultivent le cannabis dans leurs champs. Ce sont eux qui encouragent nos jeunes à fumer la drogue. C’est aussi ce qui fait qu’ils ne vont plus au champ », décrie KM. Il avertit que si le gouvernement et les organisations de lutte contre le tabac et la drogue n’investissent pas les villages, comme ils le font dans les villes, la jeunesse rurale sera irrécupérable dans les années à venir.
KM explique, par ailleurs, que des réseaux de dealers sont bien implantés dans les villages. Ils ont des passeurs et des relais sur place qui alimentent la clientèle. Ils sont des techniques d’approche huilées pour attirer les jeunes et les rendre dépendants de leurs produits. « Les drogues en vogue sont le Tramadol, encore appelé ‘‘Trémo’’ ou ‘‘Tra’’ et les feuilles de cannabis. Il y a aussi des comprimés, qu’ils appellent, dans leur jargon, ‘‘Sampèrè’’ (éclair en Malinké) et ‘‘Ntatouira’’ (je vais t’anéantir en Malinké) qu’ils diluent dans leur café », énumère-t-il.
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- Des terres bradées pour des joints

Djibrina Ouédraogo, acheteur de produits et coopérateur à Alikro, dans le département de Guéyo, convient que l’addiction aux stupéfiants est un phénomène bien présent dans les villages. Pour lui, le fléau est une des causes du bradage des terres en zone rurale. « Dans tous les villages, on trouve au moins deux ou trois jeunes, voire plus, qui ont mis en garantie ou vendu leur champ, et qui trainent dans les bistrots. Ce sont de grands fumeurs de cigarettes et de joints. Ils ont toujours besoin d’argent pour s’en procurer », témoigne l’exploitant agricole.
Il relève que le vice de la drogue gagne du terrain dans les villages. « Avant, c’était plus la cigarette et l’alcool. Aujourd’hui, ce sont les joints et les comprimés (Tramadol : ndrl). Il faut que l’Etat prenne les choses en main. Ce n’est pas à Abidjan seulement qu’il y a des drogués », assène l’acheteur de produits. Soulignant que de plus en plus de jeunes, dans les villages, sont sous l’emprise des stupéfiants.
Toujours de l’avis de Djibrina, les accrocs à la cigarette et à la drogue s’approvisionnent avec les moyens dont ils disposent. Ceux qui bradent les terres et les plantations sont ceux en possèdent. « Dans la majorité des cas, ce sont les jeunes propriétaires terriens. Sinon, l’étranger qui est venu se chercher n’a pas cœur de faire ça. Il prend son argent ailleurs », affirme-t-il.

A propos de la sensibilisation des jeunes aux dangers du tabac et de la drogue, l’opérateur agricole avoue que les firmes et organisations agricoles ne sont pas vraiment présentes sur ce terrain en zone rurale. « Les coopératives mènent plus le combat contre le travail des enfants. Il y a beaucoup de campagnes contre ce phénomène. Je crois qu’elles doivent aussi mettre l’accent sur les stupéfiants », préconise-t-il.
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- Lacina Tall, président du Clucod : « Il faut qu’on oriente la lutte vers le milieu rural »

Le manager du Clucod assure que, face au phénomène, son Ong va s’organiser dans un avenir proche pour aller vers les populations villageoises. « Nous sommes en train de redynamiser notre plateforme. Nous allons ensuite encourager toutes les Ong de lutte contre les stupéfiants à aller de plus en plus vers les masses paysannes. Il est temps que les messages des organisations de lutte contre les fléaux du tabac et de la drogue soient diffusés partout et que les informations soient accessibles à tous », clame Lacina Tall.
Il fait savoir que l’Etat de Côte d’Ivoire débourse en moyenne 28 milliards de Fcfa chaque année pour la prise en charge médicales des pathologies liées à la consommation du tabac. Ces maladies, poursuit le manager du Clucod, « peuvent engendrer une baisse de la productivité des pays, y compris dans les filières agricoles ».
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- Emmanuel Dally, chef du village de Niabably : « Nos villages sont devenus des QG de drogués »

Si le gouvernement et les organisations nationales de lutte ne réagissent pas, la montée en puissance des stupéfiants risque de déstructurer la vie dans les zones rurales. Pour Emmanuel Dally, chef du village de Niabably, dans le Gbôklè, il y a péril en la demeure. « Nos villages sont devenus des QG (Quartiers généraux : ndlr) de drogués », fustige l’autorité coutumière.
Le premier responsable de Niabably note que les jeunes n’ont plus peur de se pavaner avec des joints et des boissons euphorisantes. « Ton propre fils, qui te respectait, quand il tombe dans une de ces bandes, il devient autre chose. Tu n’arrives plus à le contrôler. Il est même capable de prendre une machette contre toi », déplore Emmanuel Dally.
Il regrette le virage dangereux qu’a pris la jeune génération actuelle, et qui est en train de la conduire à sa perte. « Ces jeunes ne pensent qu’à brader l’héritage des parents pour aller boire et fumer la drogue. Quand ils finissent de tout vendre et qu’ils n’ont plus rien, ils deviennent haineux. Et ce sont eux qui sont souvent à l’origine des divisions de familles et des problèmes communautaires qu’on a ici », fait savoir le chef coutumier.
Ce qui irrite surtout l’autorité villageoise, c’est l’aisance avec laquelle cette ‘‘gangrène’’ sévit désormais en zone rurale. « Quand on dénonce ces jeunes et qu’ils sont pris, on ne sait pas comment ils sortent presqu’aussitôt de prison. Ils nous narguent et nous menacent. Moi, le chef, ça me met en insécurité », persifle notre interlocuteur.
SOURCE : Fratmat